« Pourquoi Saint-Malo... Ce point minuscule sur l’atlas a-t-il jeté par dessus ses remparts son extraordinaire cargaison de héros ?
Sans doute parce que ses découvreurs de continents, ses marins, coloniaux, négociants, savants, écrivains ont été inspirés par un irrésistible penchant pour la liberté et un total mépris des conventions. Ils scrutaient l’avenir comme les pilotes scrutent l’horizon. Toute la prospérité de Saint-Malo, tout son prestige a reposé sur la hardiesse de novateurs de ses habitants : hommes de pensée, ils ne regardaient pas en arrière, ils exploraient ce qui était neuf ; homme d’action, ils avaient compris bien avant Colbert, que l’avenir d’une nation était sur l’eau. En notre temps où les échanges commerciaux étaient trop souvent limités à d’étroites frontières, ils s’affirmèrent de véritables forces internationales qui drainaient et exploitaient les richesses du monde. »
Thérèse Herpin
Saint-Malo, cité corsaire - 1949

- Saint-Malo - les remparts de l’Intra-Muros, côté Océan...
Les Terre-neuvas... morues en vue !
Avec les ports voisins de Cancale et Fécamp, Saint-Malo fut un des principaux points de départ de la pêche à la morue, appelée la « grande pêche ». À partir du 16e siècle, chaque mois de février, des trois-mats goélettes traversaient l’Atlantique Nord vers Terre-Neuve, l’Islande ou le Groenland pour des campagnes de pêche d’environ 5 mois. Peut-on imaginer l’angoisse des familles bretonnes qui voyaient les leurs s’évanouir des mois durant dans cet univers de glace et de « gros temps » ? Les archives du 17e siècle attestent de la présence d’environ 300 goélettes françaises sur la zone de Terre-Neuve chaque hiver, soit près 6000 à 7000 marins. Quand on parle du caractère fort qui caractérise les Malouins et les Bretons, sans doute faut-il y trouver là un début d’explication... tant pour les hommes en mer que pour les familles restées à terre !

- Terre-neuviers et leurs doris
- E. Adam - Musée de la Marine. Paris
Dans chaque goélette, s’entassaient les hommes et les doris. Ces dernières étaient de petites embarcations dans lesquelles 2 hommes prenaient place pour aller tendre et relever les lignes. L’équipage ne quittait les eaux froides et poissonneuses qu’une fois la cale pleine de morues qu’il fallait immédiatement saler. En moyenne 370 000 morues par goélette, ainsi conservées, étaient acheminées vers l’Espagne, le Portugal et les régions à forte foi chrétienne. (Le Carême imposé par l’Église favorisait la consommation de poissons.)
Une aventure maritime pour les Malouins qui firent une nouvelle fois preuve de courage et de savoir-faire ; une aventure, aussi, rémunératrice pour les armateurs qui trouvèrent là une nouvelle source de revenus ! Le début du 20e siècle a sonné le déclin des « Terre-neuvas »... les guerres, l’évolution des technologies et des modes de consommation ont eu raison de ces véritables forçats de la pêche !
Jacques Cartier ( 1491 - 1557)

- Jacques Cartier dans la « baye de Chaleur » avec les indiens Micmacs
- 1882 - Junière-Gilgencrautz (d’après Théodore Gudin - 1847) - Musée historique de St-Malo

- Jacques Cartier - portrait imaginaire
- 1895 - Auguste Lemoine inspiré par le portrait peint par François Riis, détruit en 1944. Musée historique de St-Malo
Si Jacques Cartier « avait navigué à l’envers de l’hiver », comme le chante Robert Charlebois, qu’écrirait-on aujourd’hui ? Le fait est que le Malouin a bel et bien traversé l’Atlantique en une vingtaine de jours et qu’il est « tombé » sur le golfe du Saint-Laurent. C’était en 1534 puis en 1535 – 1536 puis en 1541 – 1542. Lui qui avait, peut-être, accompagné des pêcheurs de morues vers Terre-Neuve quelques années auparavant, s’était vu confier par le roi François 1er la périlleuse mission de trouver une voie nouvelle vers l’Asie. Lui qui cherchait un passage vers la Chine... à découvert le Canada. De sa première expédition il ramena deux enfants amérindiens : le début d’une longue histoire entre le Canada (pardon, le Québec !) et la France. Une histoire née à Saint-Malo !
Cartier, Cartier, ô Jacques Cartier,
Si t’avais navigué à l’envers de l’hiver,
Cartier, Cartier, si t’avais navigué
Du côté de l’été, aujourd’hui on aurait
Le pont Victoria tout de lianes tressé.
On le traverserait en portant des paquets
Sur la tête, en riant, et sans chaussures aux pieds.
On jouerait du tam-tam et du ukulele
Et toute la rue Peel sentirait l’oranger,
L’amande, le jasmin, le lotus, l’orchidée.
Robert Charlebois
Corsaires, conquérants des mers

- « Prise de Rio par Duguay Trouin »
- Détail du tableau peint par Théodore Gudin - 1711. Musée historique de Saint-Malo
Sur cette terre où les hommes font preuve de témérité depuis des siècles en osant se confronter aux éléments naturels les plus violents, certains ont su ajouter à la bravoure un sérieux sens des affaires : les corsaires. Comment expliquer ce qu’est un corsaire ? Disons que... c’est un pirate légal ! Bien entendu une telle définition est trop concise pour être juste mais le concept est là. Au nom du roi de France les corsaires étaient « lâchés » sur les mers du globe avec une mission aussi simple que rentable. « Courir » après les navires ennemis de la France, les dominer militairement et s’emparer des cargaisons. À ce petit jeu, les armateurs malouins firent des miracles... et des affaires ! Deux noms resteront, à jamais, gravés dans l’histoire de la course : René Duguay-Trouin (1673 – 1736) et Robert Surcouf ( 1773 – 1827). Tous deux, maîtres dans la manœuvre pour aborder les navires et maîtres dans l’art de partager le butin en leur faveur. Le premier, qui termina sa carrière comme commandant de la Marine Royale, dirigeait de lourds vaisseaux capables de délaisser un temps la course aux navires ennemis pour, par exemple, s’emparer de la ville de Rio ! Le second avait la réputation de faire danser des petits bateaux sur l’eau afin d’éviter les boulets de canon ennemis ; Les histoires et les légendes relatives aux corsaires font toujours la réputation de la ville... qu’il est bon d’avoir comme emblème des héros si sulfureux !

- La statue de Robert Surcouf, sur les remparts de Saint-Malo
Jacques Gouin de Beauchesne (1652 - 1730) et les Cap Horniers

- Musée du Cap Horn
Vanter le courage et les mérites des navigateurs est un lieu commun qu’il est inutile de répéter à tous vents ! Mais comment procéder autrement quand on aborde le cas des Cap Horniers ? La route du Pérou, du Chili ou de la côte ouest des États-Unis est une page périlleuse de l’histoire de la marine. L’armateur hollandais Lemaire et son capitaine Schouten sont les premiers à réussir l’exploit en 1616. Coté français, c’est le malouin Jacques Gouin de Beauchesne qui inaugure la liste des Cap Horniers en 1701. Dans leur sillage, nombreux sont les équipages qui affrontent les conditions de mer les plus effrayantes du globe. L’or californien, le thé, l’opium, le nickel ou le guano valent, semble-t-il, que des hommes jouent leur vie et instaurent des lignes régulières avec « l’autre bout du monde » ! Les équipages partent pour des mois, usent leur physique et perdent leur santé. Leurs seuls compagnons sont les albatros qui les narguent du haut de leurs 3 mètres d’envergure et leur passetemps se résument à construire des maquettes de bateaux introduites dans des bouteilles ! La grande aventure des Cap Horniers s’est doucement éteinte avec l’ouverture du canal de Panama en 1914. Finalement, ni les ouragans, ni les creux de 20 mètres, ni le scorbut n’eurent raison des valeureux marins... seul un canal, tranquille et doux comme un agneau, a réduit l’utilité de ces traversées infernales. Pour l’anecdote, on remarquera que les marins y ont perdu le droit de porter un anneau d’or à l’oreille gauche et celui de manger un pied sur la table... faveurs seulement autorisées à ceux qui avaient vaincu le terrible Cap Horn !
Rothéneuf, légendes et croyances

- Les rochers de Rothéneuf, fiers face à l’Océan
À la sortie de Saint-Malo en allant vers la patrie de l’huître bretonne, Cancale, la côte d’Émeraude s’étend à perte de vue. Les chemins de randonnée tracent des sillons sauvages dans les falaises et les dunes. Les pointes, couvertes de genêts et d’herbe rase s’enfoncent dans l’Océan. Dans les criques, seuls le vent et le bruit des vagues troublent le cri strident des mouettes et des goélands. Le soleil décline doucement sur les rochers de Rothéneuf : Gargantua, Lucifer, l’Égyptien, Crésus et bien d’autres sont là depuis plus d’un siècle. Ces personnages, sculptés dans le granite par l’abbé Fouré, composent une fresque historique locale. Les Rothéneuf étaient des pirates qui faisaient régner la terreur sur l’Océan, jusqu’à la Révolution. A la fin du siècle dernier, l’abbé décida de les immortaliser, entourés de monstres marins. Aujourd’hui des centaines de personnages grimaçants, rieurs ou provocateurs attendent les visiteurs. Des escaliers taillés dans la pierre permettent à chacun de déambuler au milieu des tableaux sculptés. Le vent, le sel, les intempéries et les pas égratignent les Rothéneuf, mais ils résistent avec fierté. Comme des Malouins !





