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« CAMBODGE - Navy Soth, petite fille rescapée du génocide »

EXTRAITS de « Les larmes interdites » - Seuil

le 3 septembre 2011, par La rédaction de ZigZag

En duo avec la journaliste Sophie Ansel, cette miraculée du génocide cambodgien nous livre ses souvenirs de petite fille. Un livre, pièce à conviction, lors du procès qui s’engage contre les ex-dirigeants Khmers rouges.

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Sophie Ansel et Navy Soth, sur un plateau de France 24.
Ph : France 24

EXTRAITS


Voici votre nouveau village. Il s’appelle Têtes de Bœufs. Vous, le Peuple Nouveau, allez vous y installer pour servir l’Angkar. L’Angkar est là pour vous protéger et apprendre la vraie valeur de la terre. Ensemble, nous allons cultiver les champs et faire de merveilleuses récoltes pour la patrie.

L’Angkar est le père et la mère des petits enfants et des adolescents. Il est interdit de prononcer des mots bourgeois tels que « Papa » ou « Maman ». La classe bourgeoise a fait des erreurs qu’il nous faut maintenant corriger. L’Angkar est votre avenir. Nous allons bâtir une nouvelle ère.

Vous allez vous construire une maison pour la nuit, et tous les jours vous travaillerez pour le bien de la communauté. C’est l’Angkor qui vous nourrira.

Nous sommes tous les mêmes. Nous sommes tous des camarades. Grâce à l’Angkar, vous allez apprendre que votre vie dépend du riz, de la graine et donc de la terre. Plus nous travaillerons ensemble, plus nous aurons à manger, plus nous aurons des réserves. Lorsque nus aurons beaucoup de riz, nous l’échangerons contre des tracteurs qui nous permettrons d’avoir encore plus de riz avec moins d’efforts. Longue vie à l’Angkar !

Rithikun est un Ancien : c’est lui qui sera votre chef et qui veillera à votre éducation et à votre discipline. Les villages des Anciens vous entourent, ils auront un oeil sur vous. Quant aux soldats de l’Angkar, nous ne serons jamais très loin. N’oubliez pas ! L’Angkar voit tout car l’Angkar a les yeux de l’Ananas. (page 74)


Tout à coup une idée me vient : je vais me servir de la magie pour me venger !

Je m’extirpe à toute vitesse de la mare. Le trajet jusqu’à la hutte me semble interminable. Je me glisse enfin derrière notre paillote et regarde autour de moi. Personne. Exténués, la plupart des adultes sont déjà terrés dans leur cabane ou se faufilent invisibles, à la recherche d’insectes. Les enfants jouent calmement ou se reposent. Je m’installe dans un coin du jardin. J’ai rassemblé tout ce qui me servira à reconstituer l’image de mon bourreau : feuilles, cailloux, brindilles et épines. Les yeux étincelants de fureur, je chuchote assez fort pour me donner du courage :

Tu t’es bien amusé, monsieur le monstre ? À moi maintenant... Les contours de cet homme me reviennent en un éclair : ses hanches étroites et ses traits anguleux, ses sourcils épais, sa bouche cruelle, ses petits yeux perçants et globuleux. Enfonçant de toutes mes forces un morceau de bois dans le sol, je dessine sa silhouette, déterminée à la rendre bien réel, à n’oublier aucun détail de son anatomie. J’aligne des grains de sable entre ses lèvres comme autant de dents grises que je vais lui briser. De l’herbe parsème son crâne comme autant de cheveux dont je le dépouillerai lentement. Des feuilles minuscules couvrent ses doigts de pieds comme autant d’ongles que je lui arracherai. Une fois son image reproduite, j’adjure le ciel de s’allier à mon combat, de piéger l’esprit de ce soldat khmer et de me livrer ici même, à cet instant. Avec une paille, je l’aspire, ce ciel et tous les esprits du Cambodge qui y flottent. Je me concentre intensément. Les joues enfin gonflées, je recrache l’air sur la silhouette au sol, traçant immédiatement un cercle autour de lui pour qu’il ne puisse plus s’échapper. Il est désormais entre mes mains vengeresses. Je vais lui donner une leçon à ce Pyjama Noir, pour qu’il ne s’attaque pas à d’autres. Mes douleurs et mes humiliations de la journée s’estompent. (page 109, 110)


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Navy Soth, sur un plateau de France 24.
Photo : France 24

J’attends toujours la pleine lune avec une angoisse mal contenue et une étrange impatience. Les Pyjamas Noirs semblent plus irrités, ils s’emportent volontiers contre les villageois. Mais je croise plus de lézards, de grillons et de crapauds, comme s’ils préparaient une cérémonie du renouveau. Papa dit que les animaux sont moins attentifs et se font plus facilement piéger. Ils sont amoureux. C’est triste, parce que ça veut dire que l’amour est dangereux, même dans le monde des animaux. Pour nous, l’amour est interdit et l’interdit, tue, nous le savons. Eux ne le savent pas. En même temps, je préfère ça ; grâce à leurs imprudences romantiques, Papa fait quelques captures qu’il dissimule dans son pantalon, et moi, je mange toutes ces petites proies remplies d’amour. (page 176)


J’observe aussi les Khmers rouges : ils mâchent des brindilles, sans doute pour digérer leur copieux repas, croisent nonchalamment les jambes, discutent entre eux sur des bancs de bois, tout en surveillant mollement ces cadavres qui se traînent sur le sol, et les quelques silhouettes qui résistent encore. Parfois, je me dis que j’aimerais changer de peau, enfiler un pyjama noir, passer de l’autre côté, devenir une Khmer rouge. Je ne ferais pas de mal, je m’arrangerai pour nourrir tout le monde. Dans mes rêves affamés, il m’arrive d’enfiler leur uniforme. Mon corps reprend de la chair, revêt ce costume noir, se pare du krama rouge. Je savoure une assiette qui déborde de viandes, de légumes variés. Brusquement, je vois ma main droite se lever pour trancher la gorge de mon voisin. Le sang jaillit et éclabousse mon visage. J’en déguste un verre, puis me bâfre encore et encore. Au point de me transformer en cochon. Le sang me brûle, le feu jaillit de mes entrailles. Un soldat de l’Angkar vient me tuer et me dévorer... Je me réveille en sueur, les yeux grands ouverts. (page 200)


Le Khmer rouge soulève un peu son fusil et met son doigt sur la gâchette. Maman sursaute, je me raidis et serre mes bras autour de mon buste. Le ciel s’est assombri, je ne vois plus que Papa entre ces deux silhouettes armées. Je prie très fort. Surtout, surtout qu’il ne le frappe pas ici ! Pas devant moi ! Ne faites rien sous mes yeux, à mon Papa. Laissez-moi l’image de mon Papa, grand, fier et humble ! Ne le frappez pas ! Je voudrais fermer les yeux et les oreilles. Me réveiller du cauchemar. D’instinct, je garde pourtant les yeux grands ouverts. Papa s’éloigne. Ses avertissements retentissent dans ma tête : «  Sois forte. Ne montre rien. Fais semblant. » Je lutte violemment contre l’impulsion qui me pousse vers lui. Ne rien laisser paraître. Mon corps reste figé. Papa ne se retourne pas. Tout en moi se déchire en mille morceaux. Mon corps trésaille, violenté par les interdits. Mes doigts de pied se recroquevillent pour empêcher mes jambes de s’élancer derrière Papa. C’est interdit. Mes poings se ferment pour empêcher mes mains de chercher à le rattraper. C’est interdit. Mes lèvres se serrent, mes dents mordent ma langue pour empêcher ma bouche de s’ouvrir, de l’appeler et de lui dire : «  Je t’aime, Papa ! » Mes yeux suivent sa silhouette qui s’en va et me brûlent, empêchant les larmes de couler. Je n’ai pas le droit, les larmes sont interdites. (page 214)

P.-S.

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Les larmes interdites

Navy Soth et Sophie Ansel

Plon témoignage - 2011


Photo de la page d’accueil de ZigZag : Sophie Ansel

 

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