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« CANADA - 20 ans de conte au Québec »

Entretien avec Petronella van Dijk, directrice artistique de la Maison des arts de la parole, Sherbrooke (Québec)

le 26 novembre 2012, par Marie-Anne O’Reilly

Au Québec, province francophone dans un pays à majorité anglophone, le conte a joué un rôle prédominant dans la transmission de la langue française.

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Petronella Van Dijk
Photo : Regroupement du conte au Québec

Cet automne, le festival Les jours sont contés célébrait sa 20e édition, s’affirmant par le fait même comme le plus vieux festival de conte au Québec. Du 11 au 21 octobre dernier, c’est donc sous le signe des festivités que se déroulait cet événement ayant particulièrement marqué le paysage de la tradition orale au Québec. Petit tour d’horizon sur l’oralité au Québec avec Petronella van Dijk, directrice artistique de la Maison des arts de la parole à Sherbrooke.

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Joujou Turenne accompagnée au violoncelle par Charles Van Goidtsenhoven au festival « les Jours sont contés »
Ph : Nadja Billard - Aimablement prêtée par le festival « les Jours sont contés »

Au Québec, province francophone dans un pays à majorité anglophone, le conte a joué un rôle prédominant dans la transmission de la langue française. En effet, dans une population rurale le plus souvent illettrée, le passage de ces conteurs et de leurs histoires de village en village, en passant par villes et campagnes, était souvent le seul contact des habitants avec une forme de littérature. Ils ont ainsi permis, de génération en génération, la survivance d’une culture trop souvent menacée par l’assimilation anglaise. Au fil des siècles, cette place prépondérante du conte s’est peu à peu effilochée, avec la montée de l’urbanisation, de l’éducation et par le fait même de l’écriture. Laissant ainsi dans son sillage, tel que le souligne Madame van Dijk, trois préjugés tenaces dans l’imaginaire collectif québécois : «  le conte c’est pour les enfants, c’est dans les livres et c’est drôle. »

Le conte n’a pour autant jamais complètement disparu de la culture québécoise. Depuis 20 ans, la Maison des arts de la parole (anciennement les Productions Littorales) se consacre à redonner une place au soleil à cet art que l’on confine trop souvent uniquement au passé. De longues années dédiées à réfléchir sur la discipline et à lui tailler une place dans le paysage artistique contemporain, afin « de rendre à ce »vieil art" (1) sa lumineuse profondeur et sa dignité. »


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Page d’accueil du site de la Maison des arts de la parole à Sherbrooke

Les origines

Le «  conteur de tradition  », tel que le présente Madame van Dijk, a reçu de ses aïeuls un répertoire familial qu’il a appris depuis sa tendre enfance. Au fil de l’Histoire, ce genre d’apprentissage de toute une vie permettait aux conteurs, presque tous illettrés, de développer une mémoire phénoménale ainsi que leurs dispositions naturelles pour l’expression orale. Ces conteurs «  du monde ordinaire  » détenaient de vastes répertoires de légendes, de contes et de contes merveilleux, sans oublier toutes les petites formes qui étaient des outils utiles dans la vie de tous les jours : les dictons, les proverbes, les énigmes et les devinettes... Cet art de tous les jours ne demeurait pas moins avec la volonté de «  faire œuvre » avec les mots, en utilisant un langage plus riche que celui du quotidien, empreint d’un symbolisme qui lui confère une profondeur universelle et archétypale.

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Michel Hindenoch au festival « les Jours sont contés »
Ph : Josée Courtemanche - Aimablement prêtée par le festival « les Jours sont contés »

C’est d’ailleurs sans doute cette universalité qui a permis à ces récits d’autrefois d’arriver jusqu’à nos jours. Les contes ont traversé les siècles, et pour certains, des millénaires (il n’y a qu’à penser aux Milles et une nuits), car leurs histoires continuent de toucher les gens. Cela montre la portée de ces récits à travers le temps, apportant avec eux différentes visions pour la compréhension du monde. Les contes ont suivi l’évolution humaine et se font encore aujourd’hui la mémoire de qui nous sommes et d’où nous venons. Un univers vaste, tel que le montre l’immense richesse du répertoire mondial qui constitue un véritable patrimoine vivant, bien qu’immatériel.

Cette immatérialité de la littérature orale est peut-être justement une des raisons de son manque de reconnaissance, puisqu’elle ne laisse pas de traces tangibles, elle n’a pour seul support que la mémoire humaine. « Le conte n’est pas une écriture telle que nous la concevons aujourd’hui, puisque c’est une manière de composition mentale avec restitution orale  », souligne Madame van Dijk. Si le conte ne laisse pas de traces écrites, il n’en demeure pas moins littérature. Car il s’agit bien malgré tout de récits, d’exercices complexes de composition avec des mots, mais à la différence du livre, il a été traditionnellement transmis de bouche à oreille sans le recours à l’écriture.

Le conte a d’ailleurs précédé de longtemps l’écriture, qui est toute récente dans l’histoire de l’humanité. Sans compter que pendant des siècles, elle n’était accessible qu’à une certaine élite. Toutefois, dans nos cultures occidentales dominées par l’écriture, il y a peu de place pour la valorisation de l’expression orale, qui pourtant est une composante importante de la transmission de la langue. Il est même difficile de se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, notre pays était de culture orale. «  La force de la parole est souvent sous-estimée, surtout en ce qui concerne l’apprentissage des lettres », estime la directrice artistique la Maison des arts de la parole.

Pourtant, la survivance de la tradition orale à travers l’histoire prouve qu’elle y a toujours sa place.

Le conte aujourd’hui

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Guth DesPrez, Mathieu Lippé, Nadine Walsh et Michel Faubert au festival « les Jours sont contés »
Ph : Nadja Billard - Aimablement prêtée par le festival ’les Jours sont contés"

Quel constat aujourd’hui pour le conte et la littérature orale ? «  Depuis vingt ans, le conte continue de circuler, presque comme si de rien n’était. Presque. Car si le conte continue de faire ce qu’il a à faire depuis la nuit des temps, les conteurs eux ont changé. Le public a changé. Les lieux ne sont plus les mêmes. Non plus que les relations des gens entre eux. »

Car bien sûr, le conte a évolué. De nos jours, les conteurs ne sont plus des illettrés. Ils sont pour la plupart des autodidactes solitaires, n’ayant plus accès à cette expérience traditionnellement transmise depuis l’enfance. Ce qui pose également un problème au niveau de la formation, car comment devient-on conteur alors qu’il n’y a ni maître, ni lieu d’enseignement formel ?

Le public pour sa part n’est plus composé de la famille, des voisins et des villageois. La grande partie du public est devenue urbaine et le conte, autrefois le seul lien culturel avec l’extérieur, est dorénavant une proposition culturelle parmi tant d’autres. Dans nos sociétés bombardées d’information, captivées par les écrans de toute part, le besoin de se rassembler semble avoir été mis au rencart.

Les lieux également ont changé, puisque les salles de spectacles ont succédé aux salons et aux places publiques des villes et des villages. « Les conteurs, en tant qu’artistes de la scène, content plus souvent qu’autrement dans un espace qui ne leur est pas « naturel », un espace qui exige des compétences semblables à celles des autres artistes du spectacle vivant, dont les comédiens. Des compétences qui en elles-mêmes peuvent exiger plusieurs années d’apprentissage.  »

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Alexis le trotteur de Jocelyn Bérubé
Edition : Planète Rebelle - Montréal, Québec.

Les défis demeurent donc nombreux, notamment en ce qui concerne la conservation des œuvres. Avec la mort des derniers conteurs de tradition s’éteindra sans doute une bonne partie de leur héritage culturel. Bien sûr, il est dorénavant possible de publier sous forme écrite leurs histoires, mais le texte ne représente au final qu’une petite facette de l’art d’être conteur.(2)

Ainsi, après toutes ces années, et malgré une histoire millénaire, le conte – dans sa forme contemporaine – demeure un art «  émergent », en quête de reconnaissance, de financement et de public, en marge de la scène alternative. Dans ce contexte peu avenant pour un art qui demande une écoute active dans nos vies contemporaines qui se déroulent à toute vitesse, la littérature orale a néanmoins su se réinventer au fil des années, si l’on jette un œil aux nouvelles formes telles que le slam et le spoken word. Mais quelle que soit la forme, l’important est plutôt la place que l’on peut faire à la parole comme vecteur artistique, à la fois porteur d’une langue et de la perpétuation de la mémoire humaine.

Dans la Francophonie

À travers le monde, la littérature orale demeure une source intarissable pour la langue française, un flambeau pour la transmission de la langue, tout comme un gage de la richesse et de la diversité des cultures qui composent la Francophonie. Elle est aussi nécessairement un outil de survie pour toutes les langues nationales qui continuent de vivre à travers ces récits. Ils sont autant de rapprochement entre les nations, car les mythes fondamentaux sont des portes d’entrée vers la compréhension de l’autre. En ce sens, les conteurs de tradition du Québec ne sont peut-être pas si différents des griots de l’Afrique de l’Ouest…

P.-S.

Notes :

(1) Expression attribuée au conteur Jocelyn Bérubé.

(2) Au Québec, les éditions Planète Rebelle publient de ce fait plusieurs titres sous forme de livre CD pour conserver la dimension orale de l’œuvre.

 

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