EXTRAITS
Chapitre : Ce que Chopin doit à la France
« La musique de Chopin, ce sont des canons sous des fleurs »
Schuman
Ce sentiment national, au reste, où donc mieux qu’à Paris eût-il pu l’entretenir et d’un accent plus efficace ? Ces relations étroites qu’il noue avec les représentants des plus hautes familles polonaises, émigrés à la suite des revers de leur pays, lui permettaient de raviver, dans la favorable ambiance d’un cadre fastueux, le souvenir ému de ces festivités varsoviennes auxquelles sa mémoire attachait le privilège de prestiges incomparables. Toute son adolescence, tous les espoirs fondés sur lui par ses compatriotes au moment qu’il quitte la Pologne, il les revit dans ce milieu de grands seigneurs qui l’accueille d’une si fervente et si chaude admiration. L’amour de son pays s’exalte à l’écho des ovations qui sanctionnent au Collège de France chacune des apparitions du barde national, de ce Mickiewicz qui trace en vers flamboyants l’épopée magnifique d’un pays martyrisé. Chaque fois qu’il évoque dans une Ballade ou dans une Polonaise l’image douloureuse ou légendaire de la patrie, Chopin peut être assuré que son entourage immédiat communiera avec lui dans une égale ardeur et d’un sentiment pareillement enflammé. Ce sont là des dispositions bien favorables à l’orientation de son génie. Et qui sait si dans un autre pays, privé de cet atmosphère encourageante, il ne se fût pas contenté, au lieu d’incarner l’âme frémissante d’une race opprimée, de symboliser la révolte et l’espoir d’une nation, de n’être, en somme, qu’un génial musicien ? …
… Car, sans parler de la véhémente activité cérébrale de George Sand dont l’incessante curiosité s’étendant, dans un étonnant désordre, à tous les problèmes de sociologie, de religion, de morale et parfois même de littérature, ne pouvait manquer d’agir sur les habitudes volontiers indolentes de Chopin, à la manière d’un excitant au travail. Quelques influences ont pu – on dû – pendant toute la période de Nohant, transformer sa manière de voir sur bien des sujets et l’amener, lui, l’improvisateur-né, à envisager le problème de la réalisation artistique avec des yeux de plus en plus lucides et des préoccupations constructives de plus en plus exigeantes. Et encore que l’on ait toutes raisons de s’aviser de son aversion délibérée pour tout ce qui ressortissait à la discussion des idées – George Sand ne disait-elle pas : « Il ne veut comprendre que ce qui est identique à lui-même » - on ne peut admettre que ses entretiens esthétiques avec Eugène Delacroix – on n’en veut pour exemple que cette théorie du reflet énoncé par le grand peintre et dont Chopin expérimente à l’instant la répercussion possible dans le domaine musical – ne se soient traduits, chez une nature aussi subtilement impressionnable que la sienne, par des réactions profondes dont son œuvre enregistrait inconsciemment les conséquences. (page 104, 105)
Il ne s’en faut plus que de quelques jours avant le concert de Rouen, donné au bénéfice de son compatriote Orlowski, et qui nous vaudra sous la plume de Legouvé, un article dont la valeur documentaire se complète d’un pertinent témoignage d’affectueuse compréhension. Et le morceau vaut d’être cité en son entier. « Voici un événement qui n’est pas sans importance dans le monde musical. Chopin qui ne se fait plus entendre au public depuis plusieurs années, Chopin qui emprisonne son charmant génie dans un auditoire de cinq à six personnes, Chopin qui ressemble à ces îles enchantées où abordent à peine quelques voyageurs et dont ils racontent tant de merveilles qu’on les accuse de mensonge, Chopin qu’on ne peut plus oublier dès qu’on l’a entendu une fois, Chopin vient de donner à Rouen un grand concert devant cinq cents personnes, au bénéfice d’un professeur polonais. Il ne fallait pas moins qu’une bonne action à faire et que le souvenir de son pays pour vaincre sa répugnance à jouer en public. Eh bien ! le succès a été immense ! immense ! Toutes ces ravissantes mélodies, ces ineffables délicatesse d’exécution, ces inspirations mélancoliques et passionnées, toute cette poésie de jeu et de composition qui vous prend à la l’imagination et le cœur, ont pénétré, remué, enivré ces cinq cents auditeurs comme les huit ou dix élus qui l’écoutent religieusement des heures entières ; c’était à tout moment, dans la salle, de ces frémissement électriques, de ces murmures d’extase et d’étonnement qui sont les bravos de l’âme. Allons, Chopin ! Allons ! que ce triomphe vous décide ; ne soyez plus égoïste, donnez à tous votre beau talent : consentez à passer pour ce que vous êtes ; terminez le grand débat qui divise les artistes ; et quand on demandera quel est le premier pianiste de l’Europe, Liszt ou Thalberg, que tout le monde puisse répondre, comme ceux qui vous ont entendu : C’est Chopin. » (page 160, 161)

- Editions Albin Michel
Aspects de Chopin
Alfred Cortot
Albin Michel





