Elles sont souvent immigrées d’Italie, du Caucase ou des Carpates. Certaines, plus noires et nerveuses, sont de vraies filles du pays. Leurs reines arborent parfois les couleurs des pampas argentines ou des campagnes chiliennes. Toutes ont l’amour du travail bien fait. Elles, ce sont les abeilles qui butinent les champs de lavande de Provence pour en produire le plus subtil des produits naturels : le miel de lavande de Provence. Certaines nuits, elles font de curieuses promenades en camion en quête de champs odorants et riches en nectar et pollen. Une étrange transhumance inscrite dans la tradition apicole et gastronomique de cette région française écartelée entre Alpes et Provence.
Il existe donc, encore, des tribus de cueilleurs-nomades ! Certes, ils ne sont plus vêtus de peau de bête et leur vocabulaire est plus que civilisé, mais leur vie quotidienne est une extension de celle des peuplades du magdalénien. Ces apiculteurs poussent à l’extrême la théorie qui veut que la qualité gustative d’un miel soit le résultat de la conjonction d’une date précise et d’un environnement naturel. Pour bénéficier le plus possible de la variété des nectars et des pollens, ils organisent de grandes transhumances en camion. Les ruches sont déplacées plusieurs fois par an, selon les saisons, au grès des floraisons. Dans quelques heures va commencer la transhumance la plus attendue de l’année. Celle dont la récolte détermine la rentabilité de la saison : La transhumance vers la lavande. C’est le point culminant d’une saison nomade qui a commencé à la sortie de l’hiver. A ce moment là, les ruches qui ont hiverné sur le littoral méditerranéen au cœur des champs de romarin sont remontées vers la région lyonnaise pour une récolte de miel d’acacia. D’autres ruches sont installées en haute montagne, ou encore dans les forêts sombres du Jura pour produire le miel de sapin si apprécié des Suisses, des Allemands et des Européens du Nord. Mais quand vient l’été, tout ce petit monde se rassemble et file vers la lavande, la reine des plantes provençales.
La transhumance vers les champs de lavande est un rituel qu’aucun apiculteur professionnel de Provence ne manquerait. A cette saison les ruches sont bien peuplées, les reines en pleine forme et la nature généreuse. La dernière semaine de juin, des dizaines de camions chargés de ruches bourdonnantes roulent sur les routes sinueuses et les chemins blancs entre Gap et Digne ou sur le Plateau de Valensole. Certains n’ont fait que quelques kilomètres, les autres n’arrivent en terre promise qu’après 6 ou 8 heures de voyage.

Aujourd’hui, il y a grande animation dans les ruchers aux alentours de Colmar les Alpes. La petite cité était autrefois une forteresse frontière entre la Savoie et la France. Les grands murs et l’architecture guerrière ne résistent aujourd’hui qu’aux assauts des touristes. Ici la tradition apicole est ancrée au plus profond des esprits et des fermes. Des générations d’apiculteurs se succèdent. La transmission familiale étant le meilleur moyen de perpétuer la tradition. L’apiculture est presque un art de vivre qui se retrouve même dans l’architecture des fermes. Nombre d’entre-elles disposent d’une « ruche-placard ». Ces ruches étaient autrefois utilisées par les paysans qui récoltaient le miel depuis l’intérieur de la ferme. Le placard communiquait par une fente avec l’extérieur et avec l’intérieur par des panneaux de bois amovibles. Après avoir enfumé la ruche, il suffisait de décrocher une partie des panneaux pour accéder au miel. On ne récoltait alors que l’excédent à la fin du printemps, après que la ruche se soit auto-alimentée tout l’hiver.
Déjà à cette époque, certains apiculteurs transhumaient en charrette. Marc est le fils et petit-fils de ceux là. Il a hérité du savoir-faire de ces aïeux et poursuit avec ferveur la récolte du miel. Il est à la tête d’un cheptel d’environ 400 ruches qu’il « trimballe » comme ses confrères au rythme des saisons. Cette année il s’inquiète car la miellée de montagne est tardive et bientôt il va falloir transhumer sur la récolte de lavande. Le dilemme est grand : Vaut-il mieux écourter la récolte du miel de fleurs de montagne pour se consacrer à la lavande, ou bien perdre quelques jours de récoltes de lavande et aller au bout de la production de montagne ? Flegmatique et sage, Marc ne panique pas. Ce genre de question revient presque tous les ans ! Au fond de lui-même, il sait bien que ses ruches ne sont pas encore assez riches en abeilles. Il décide finalement de les laisser encore quelques jours profiter de la nourriture montagnarde pour qu’elles arrivent gonflées à bloc sur la lavande. Il laisse à la ruche le temps de « faire des abeilles », sachant que plus il y a d’abeille plus il y a de miel. Parfois les lapalissades sont bonnes à rappeler !
Pendant quelques jours encore, sur les pentes de la haute vallée du Verdon, les abeilles butineront à satiété les rhododendrons, les framboisiers, le serpolet, la sauge ou le sainfoin. Pour Marc, le miel de fleurs de montagne est une partie de sa gamme de produits, pour d’autres apiculteurs le temps passé par la ruche à se gaver de nourriture alpine n’est qu’un moyen de développer l’essaim et de le rendre plus fort pour la récolte suivante jugée plus importante. Il y a encore quelques années, de nombreux apiculteurs menaient leurs ruches se « regonfler » dans des régions de plantations de colza. Les fleurs jaunes de cette plante de grande culture sont réputées très productives et l’affluence de miel facilite la croissance des essaims. Aujourd’hui, cette transhumance a moins la côte, car le colza est abondement traité. Les pesticides et insecticides parfois largués par des avions ne font pas bon ménage avec les abeilles. De nombreuses colonies ont été anéanties par la frénésie du tout chimique. Les abeilles sont désorientées et meurent sans avoir retrouvé la ruche. Si, par hasard, l’abeille retrouve son chemin, elle est irrémédiablement chassée de l’essaim par ses consœurs qui lui trouvent une odeur inacceptable. Le seul avantage de cette élimination est que, jusqu’à ce jour, le miel échappe aux conséquences des traitements chimiques. Aucune analyse n’a encore décelé de trace de pesticide dans du miel.

En attendant le grand soir du départ vers les lavandes, Marc fait le tour de ses ruchers. Il vérifie qu’aucune vieille reine n’a décidée d’essaimer. L’essaimage est ce moment instinctif qui conduit la vieille reine à quitter la ruche en compagnie d’une partie de l’essaim. Les abeilles buissonnières guidées par leur reine s’accrochent à un arbre proche et entament une nouvelle vie. Marc occupe une petite partie de son temps à rattraper les fuyardes. En cas d’essaimage, les abeilles restantes dans la ruche se dépêchent de nourrir une larve à la gelée royale de façon à « refaire » une reine. Au bout de 4 ou 5 jours, la larve devenue reine sortira de la ruche en quête de quelques bourdons amoureux. Elle pourra ainsi tenir son rang et pondre jusqu’à 2000 œufs par jour en pleine saison. Pendant que Marc s’interroge sur la stratégie à suivre, son confrère François prépare son premier voyage vers les lavandes. Il est presque 21 heures, il vient d’achever l’égalisation de la hauteur de ses ruches. Toutes les ruches doivent être de même hauteur afin de faciliter le chargement du camion. Le soleil est couché, toutes les abeilles sont rentrées au bercail pour passer une nuit bien méritée. C’est le moment de charger le camion à l’aide d’un élévateur électrique. Il est bien loin le temps où les apiculteurs entassaient leurs ruches à la main dans une charrette ! Heureusement pour François. Néanmoins, de nombreux apiculteurs continuent de manipuler manuellement les ruches fortes de leurs 80 kilogrammes.

De loin, dans la lumière bleutée de ce début de nuit, François et sa compagne Nathalie ressemblent à des cosmonautes. Harnachés dans leurs vêtements de toile blanche épaisse, et le visage protégé derrière un fin grillage, ils ressemblent à ces illustres personnage de Tintin qui remuent péniblement de lourdes caisses en état d’apesanteur. Pendant que François commence à charger, Nathalie, enfume les ruches. L’enfumoir est ce petit appareil à soufflet rempli d’herbes sèches ou de granulés de lavande qui diffuse une fumée odorante. C’est le compagnon de route de l’apiculteur dans le monde entier. La fumée avertit l’essaim du dérangement à venir. Les abeilles cherchent alors à se protéger et à se gorger de miel au cas où l’incident se prolongerait. Pendant ce temps, l’apiculteur peut travailler dans un calme relatif. Il faudra près de deux heures à François pour achever le chargement. 80 ruches vont ainsi être sanglées sur le plateau du camion puis rouler à travers les villages endormis. Le parfait équilibre de la charge doit être respecté car le moindre incident de parcours pourrait prendre des proportions catastrophiques. On pourrait penser que le transport de ruches est soumis à une réglementation du type de celle des produits dangereux. En effet une ruche tombée sur le bitume au beau milieu d’un village nécessiterait l’intervention rapide de l’apiculteur et parfois des pompiers. Mais le législateur considère l’apiculteur transhumant comme un être responsable. Vu le faible nombre d’incident, c’est sans doute vrai. L’autre hantise des apiculteurs-routiers est la panne. Car les abeilles ne restent bien gentiment à l’intérieur de la ruche que durant la nuit. Les camions, souvent d’occasion, sont priés de bien vouloir fonctionner sans rechigner ! En cas de panne prolongée la situation deviendrait critique. Certains caressent l’idée de se regrouper pour acheter un camion neuf plutôt que chacun ait son propre camion d’occasion. Mais tous ont besoin du camion les mêmes jours et les mêmes nuits. L’apiculteur est condamné à l’individualisme.

Le départ se fait vers 4 heures du matin et François arrive sur le lopin de terre qu’il loue chaque année à proximité d’un champ de lavande, vers 7 heures. Les propriétaires de champs de lavande louent les emplacements mais n’autorisent pas les apiculteurs à déposer le rucher trop près des fleurs. Ils ont naturellement peur qu’en allant travailler dans leur champ, ils ne soient pris pour cible par les abeilles. Il est pourtant vraisemblable que ces charmantes petites bêtes ont mieux à faire que de s’occuper des fesses des propriétaires ! François va donc décharger ses « ouvrières » dans un chemin bordé de taillis. 100 mètres au-delà du taillis, des hectares de lavandes offrent leur nectar aux abeilles butineuses. Une fois installés, apiculteurs et abeilles n’ont plus qu’à espérer que le plateau de Valensole soit légèrement arrosé pour maintenir la lavande en parfaite floraison. Ils prient aussi pour que le mistral ne soit pas trop fréquent.

Ce vent si provençal, qui fait partie intégrante de la culture locale, assèche les fleurs et surtout refroidit le plateau. Les butineuses quittent les 35°C de la ruche et se retrouve le matin de bonne heure à courir le pollen et le nectar à des températures de 3 ou 4°C. Le choc thermique est terrible et il arrive qu’une partie de la flotte des butineuses disparaisse en quelques jours. Mais ne parlons pas de malheur, cette année semble bien partie. Les butineuses partent en quête du nectar. Elles en ramèneront, dans leur petite réserve, 1 ou 2 milligrammes par voyage. Un étonnant calcul prouve que pour produire un kilo de miel, les abeilles butinent environ 80 000 fleurs. Rappelez vous-en à votre prochaine dégustation d’une cuillère de miel ! Ces milligrammes de nectars sont déposés, déplacés et re-déplacés, échangés d’abeilles à abeilles, ventilés par les incessants battements d’ailes. Nuit et jour, le travail continue. Surtout la nuit toutes les abeilles étant revenues, elles peuvent toutes se consacrer à cette noble tâche. La ventilation fait descendre le taux d’humidité du miel. Le travail est épuisant pour les abeilles. D’autant plus que les lavandes sont en fait du lavandin. Cette plante étant un hybride elle n’a pas de pollen. Les abeilles ne peuvent donc pas nourrir correctement le couvain. La Reine, toujours à l’écoute des signaux envoyés par sa cour, réduit sa ponte. Le renouvellement de la ruche est ralenti et peu à peu l’essaim perd de son importance. Après un mois de production, les ruches s’appauvrissent et attendent avec impatience le départ à la campagne pour l’hiver. Courant août, les abeilles exténuées auront fourni des tonnes de miel que François et ses confrères commercialiseront sous le nom « Miel de Lavande de Provence ». La couleur blanche légèrement ivoire enduira des tartines de pain ou fondra plongée dans des tisanes odorantes. Fin août, les abeilles, exténuées par ce travail intense, reprendront la route. Chargées, à nouveau, sur les camions, elles reprendront le chemin des zones humides du Var ou de l’arrière pays marseillais. Elles passeront un hiver réparateur avant que la reine ne sonne le signal du réveil et de la renaissance, le printemps suivant. Des générations d’apiculteurs et d’abeilles se succèdent mais le principe reste invariable. Et c’est tant mieux !






