La Drôme provençale est cette minuscule région qui fait tampon entre le massif du Vercors et la Provence si chère à Giono et Pagnol. Ses terres propices à la culture de la truffe sont calcaires, rocailleuses et ensoleillées. Tout naturellement, les oliviers, la vigne et la lavande sont les productions qui dessinent le paysage. Cette grande plaine, ponctuée par des petites buttes où s’accrochent des villages ou des ruines de châteaux, est une mosaïque changeante au fil des saisons. Les oliviers et les chênes verts des truffières lui fournissent une végétation persistante. Les vignes tantôt vert clair, tantôt jaune rougissant, tantôt dénudées apportent un jeu de couleurs et un graphisme rectiligne du meilleur effet. Quant aux lavandes et aux lavandins ils font éclater leurs incomparables couleurs mauve au plus fort des chaleurs de l’été.
En hiver, ils se couvrent d’une couleur grise ou marron et tiennent compagnie aux chênes blancs des truffières dans leur squelettique dénuement. Les petites routes parcourent cet enchevêtrement de végétation provençale reliant des villages au nom évoquant le moyen-âge ou la poésie des contes : Suze-la-Rousse, St-Paul-Trois-Châteaux, St-Pantaléon-les-Vignes. Les vieilles tours de défense écroulées, les églises marquées par la présence des Ordres templiers et les ruines dispersées de loin en loin attestent d’une histoire médiévale mouvementée et guerrière. Plus au sud, le Lubéron et son mythique mont Ventoux marquent l’horizon.

- Le mont Ventoux
La truffe de Mandoline
Quoi de mieux qu’un village qui se prend pour le Paradis, pour commencer la route de la truffe. A Dieulefit, qui marque la limite entre le monde alpin et celui des cigales accrochées aux oliviers, il se dit que Dieu est à l’origine directe de la création du village. C’est pourquoi celui-ci serait doté d’un climat d’une douceur exquise et d’un sol fertile pour les gourmandises locales comme les olives et les truffes. C’est ici, à Dieulefit, le long de la capricieuse rivière Jabron bordée de massives maisons de pierre « les pieds dans l’eau », que l’on prend la route qui descend vers la région appelée le Tricastin, du nom d’une peuplade gauloise. Un village de grande renommée nous y attend, Grignan.

- Village et château de Grignan
Le château massif et carré où est enterré la marquise de Sévigné domine un village discret entièrement dédié à ses célèbres femmes et à leur non moins célèbres échanges épistolaires. De novembre à mars quand toutes les végétations sont en sommeil, ce haut lieu historique est au cœur de la route de la truffe. C’est là que nous retrouvons Mandoline. Vedette discrète, mais combien attachante. Mandoline n’est pas une chienne domestique comme les autres. Certes, elle aime les fauteuils et les terrasses ensoleillées, mais cela ne lui suffit pas. Mandoline a des goûts de luxe. Quand le mois de décembre arrive, elle passe le plus clair de ses journées à courir après le plus odorant et le plus coûteux des champignons : la truffe. Hasard du vocabulaire français, méfions-nous de ne pas confondre truffe et... truffe ! C’est avec son odorat infaillible, et donc avec sa truffe, que Mandoline participe activement à la récolte du « diamant noir ». Suivons la, en ce milieu d’après-midi ensoleillé du mois de janvier. Les journées sont courtes et déjà l’ombre des chênes s’allonge en perspective du crépuscule. Mandoline se promène, la truffe au vent, pendant que son maître rassemble autour de lui un petit groupe de gastronomes en vacances : « Nous sommes ici dans une truffière plantée, assez ancienne, que nous avons achetée récemment. Il y a beaucoup de chênes verts qui sont assez touffus. Nous devrons l’éclaircir pour que le soleil chauffe plus le sol. La production sera meilleure, une fois la truffière aérée. » Philippe Appels n’oublie pas de préciser que les noisetiers ou les tilleuls sont aussi propices au développement des truffes. Sans dire que personne n’écoute ses paroles, reconnaissons que tous les observateurs attendent avec impatience l’entrée en scène de la star Mandoline.

- Philippe Appels soutient moralement Mandoline
Enfin le moment tant attendu arrive : « Allez Mandoline, on y va, cherche ! » Comme celle d’un sportif au départ de sa compétition, l’attitude de Mandoline change. Elle avance de manière plus rationnelle entre les chênes, la truffe au ras du sol, effectuant parfois de grands écarts par rapport à la ligne droite. Elle s’arrête brutalement, plonge « son nez » dans la terre parsemée de pierres et creuse énergiquement avec ses pattes avant. Philippe s’agenouille à ses côtés et se tient prêt à la faire reculer d’un geste à la fois ferme et doux. Dès qu’il sent que « la truffe s’approche de la truffe », il doit écarter Mandoline pour éviter qu’elle n’abîme « le diamant » d’un coup de patte indélicat. Dans la plupart des cas, tout fonctionne à merveille et Philippe, en quelques secondes, récupère son bien.

- Inspecteurs du travail surveillant Mandoline !
Parfois, Mandoline creuse et Philippe ne trouve pas la truffe. Commence alors un amusant manège ! L’homme plonge le nez dans le petit trou creusé par la chienne et respire à plein nez pour vérifier l’indication. Perplexe, il regarde Mandoline, droit dans les yeux, et lui demande : « T’es sûr ? ». Alors Mandoline donne un nouveau petit coup de « pelleteuse » puis s’en va... boudeuse. On l’entendrait presque bougonner : « Mais, oui, je suis sûr, pour qui tu me prends ! ». Le fait est qu’elle a toujours raison. A chaque truffe trouvée, un petit bout de fromage vient la récompenser. Le petit groupe de curieux qui suit le couple n’en finit pas de sourire et de commenter les prouesses de l’animal. Tout cela n’est pourtant pas le fruit d’une magie noire ou d’une exceptionnelle faculté. Mandoline a été dressée et habituée à sentir l’odeur puissante et terreuse de la truffe. Jeune, elle s’est amusée à chercher celles que Philippe avait cachées dans du sable ou de la terre. Elle a même été autorisée à en manger pour totalement s’imprégner de ses caractéristiques ! Mandoline a des goûts de luxe !
Sous la surveillance des papes !
Parcourir la route de la truffe c’est découvrir une des particularités historiques et administratives dont la France a le secret : l’Enclave des Papes. Ce confetti, à la forme vaguement ronde, d’une dizaine de kilomètres de diamètre, appartient au Vaucluse, alors qu’il est géographiquement situé dans la Drôme. Une bizarrerie qui remonte au 14ème siècle, époque où les Papes résidaient en Avignon. L’un d’eux, Jean XXII, malade, but un vin pressé dans la cité de Valréas et guérit... Il en déduisit que ce vin portait en lui des qualités miraculeuses et fit acheter son terroir par l’Église. Un peu plus d’un siècle après les cités alentours, Richerenches, Visan et Grillon, devinrent la propriété des papes et l’ensemble fut délimité et borné sous le nom de « Enclave des Papes ». Guerres des religions, révolutions et changements politiques ne perturbèrent point cette situation baroque. Pour relier Nyons à Grignan, toutes deux dans la Drôme, il faut donc traverser un bout du Vaucluse. Excepté un panneau annonçant fièrement « Enclave des Papes », aucun signe ne témoigne de ce changement administratif. La plaine est toujours aussi large et plate, seulement plantée de vignes, d’oliviers... et de chênes !
Le troisième week-end de janvier, l’Enclave des Papes est en effervescence. Le village de Richerenches accueille tout ce que le monde de la truffe compte de professionnels et de curieux. Le samedi, tout commence par le marché. A l’entrée du cours Mistral qui longe la commanderie des Templiers, l’odeur de truffe surprend les narines. Pourtant le marché est en plein air et bizarrement on n’y voit que très peu la précieuse mélanosporum.

- Défilé de truffes !
Ici, les acheteurs ne sont pas les gourmets en quête de 100 grammes de truffes pour parfumer leurs œufs. Ils sont courtiers et achètent par kilogramme, osons dire par dizaine de kilogrammes ! Les coffres des voitures s’ouvrent à peine, dévoilant brièvement des sacs de jute ou des poches en plastique gonflés de truffes. Tout est caché par de petits groupes d’acheteurs ou de vendeurs qui forment un paravent. Si il n’y avait l’odeur on pourrait s’interroger sur les raisons de la présence de tous ces gens ! Certains courtiers, au volant de grosses voitures allemandes, font leurs affaires en discutant avec les trufficulteurs accoudés à leur fenêtre. Certains ne font même pas voir la marchandise. Ici, la confiance est un mot qui garde tout son sens. Quel avenir aurait un vendeur qui mentirait sur la qualité de ses truffes et quel serait celui d’un courtier qui ne payerait pas ses fournisseurs. Tout n’est sans doute pas rose au pays de la truffe noire, mais les poignées de main et les paroles sont encore des gages de respect.
Le dimanche matin, le folklore et la tradition volent la vedette au business. Les fidèles s’entassent dans la petite église pour célébrer une « messe de la truffe ». Il y a plus de 60 ans un curé de la paroisse de Richerenches imagina que la vente de truffes au profit de la réparation de son église serait une bien belle idée. Depuis, cette messe peu ordinaire s’est perpétuée et le prêtre de la paroisse, entouré des membres de la Confrérie de la Truffe, refuse du monde ! L’idée est simple : au moment de la quête, les fidèles déposent des truffes à la place des pièces de monnaie. Dès l’office terminé, les membres de la Confrérie se dirigent vers la petite place de la Mairie et sous l’autorité blagueuse d’un commissaire-priseur, le lot de truffes est mis aux enchères. En janvier 2009, un panier de 4 kilogrammes a rapporté plus de 4100 € ! Une belle quête, non ?
Avant de rentrer à Grignan pour déguster quelques mets truffés, prenons le temps de faire un détour par les villages pittoresques des alentours. St-Paul-Trois-Châteaux, siège de la maison de la Truffe du Tricastin, est un village qui a gardé son caractère médiéval et son architecture romane. L’ancienne cathédrale domine le vieux quartier aux ruelles sinueuses et ombragées. Quelques kilomètres plus au nord, en longeant le Rhône, La Garde-Adhémar est classé parmi les « plus beaux villages de France ». Le cœur du village médiéval et son église admirablement bien conservée sont accrochés à un éperon rocheux. Le panorama à 360° offre une vue sur la vallée du Rhône, la proche Ardèche, la Provence et naturellement le Tricastin.

- Paysage truffier
C’est l’heure de retrouver Mandoline, qui a bien mérité de se reposer. Le petit groupe de vacanciers qui a assisté, bouche bée, aux exploits de la chienne de la maison est maintenant attablé. Avec gourmandise et impatience, ils attendent que Philippe et son épouse Bénédicte apportent les plats truffés.
Au programme : une brouillade aux truffes, un fromage de Brie fondu garni de truffes et une glace aux truffes. Partir sur la route de la truffe en Drôme provençale demande un palais réceptif et curieux et un coup de fourchette délicat. Sous l’œil de Mandoline !







