Menu Droite

Thématiques

Mots-clés

Programmes

« Evelyne Trouillot, un huis-clos haïtien »

Extraits de La mémoire aux abois - éditions Hoëbeke

le 20 octobre 2010

Un huis-clos entre deux actrices enrôlées dans l’histoire injustement et continuellement terrifiante de ce petit pays. L’une a fait l’histoire, l’autre l’a subie.

L’histoire des trois dernières décennies d’Haïti se rejoue à Paris. Dans une chambre d’hôpital. La France du roman, semblable à la vraie, a accueilli une patiente peu recommandable... Évelyne Trouillot construit là un huis-clos d’une espèce bien singulière puisque le lecteur n’en finit pas de traverser l’océan entre Haïti, les Antilles et la France métropolitaine. Un huis-clos entre deux actrices enrôlées dans l’histoire injustement et continuellement terrifiante de ce petit pays. L’une a fait l’histoire, l’autre l’a subie. La première est la femme du dictateur, la seconde est une anonyme exilée, fille d’exilée, infirmière dans son pays d’adoption. Les deux femmes se répondent par Évelyne Trouillot interposée. L’une va mourir, le sait, mais garde toute sa capacité à effrayer ; l’autre est censée soigner, tout au moins surveiller, et n’a qu’une envie, abréger la vie de celle qui a contribué à gâcher la sienne et et de son peuple. Au milieu de ce saisissant jeu de questions-réponses, de sous-entendus pimentés de malentendus et de questions sans réponses, la défunte mère de la jeune femme est omniprésente et vient compléter le trio porteur de douleurs, de cicatrices, peut-être même d’espoir ! Qui sait ? Le lecteur est embarqué dans les mémoires sombres et torturées de chacune.

Haïti prend le nom de Quisqueya, les uns et les autres se cachent sous des noms si grotesques que personne n’est dupé par le stratagème. De toute évidence, Évelyne Trouillot n’a jamais cherché à réellement tromper ses lecteurs. Sans doute, l’appellation Quisqueya n’est-elle utilisée que pour universaliser le propos. Les détails, les faits précis sont haïtiens, pardon quisqueyens, mais ils pourraient venir d’ici ou de là-bas... la planète n’est pas avare en « quisqueilleries » !

Aujourd’hui Haïti panse toujours les plaies du tremblement de terre qui le frappa en janvier 2010, le choléra a fait son apparition à l’heure où ces lignes sont écrites, la reconstruction pose et posera d’innombrables questions cornéliennes... Évelyne Trouillot, elle, continue à interroger l’histoire récente de son pays. Tout est lié, rien ne s’oublie. La mémoire, bien que multiple, doit savoir tout ranger en attendant l’heure des comptes...

EXTRAITS

JPEG - 44.6 ko
Evelyne Trouillot

Un incident vint la narguer qu’elle avait cru effacé de sa mémoire après tant d’années. Peu de gens le savaient, mais elle adorait écouter Édith Piaf. Cette voix prenante, capable de transformer toute chanson en une avalanche de sensations fortes. Un voyage hors de soi. Un plaisir intense sans conséquences autres que le bonheur sans entrave, le petit sourire au son de la voix qui s’éteint mais qu’on peut encore faire ressurgir d’un geste de la main. Une fois, longtemps avant la présidence, dans leur logement presque minable, elle écoutait Piaf sur un tourne-disque déjà désuet, acheté d’une amie qui partait. Alors qu’elle s’enivrait de cette voix et que les dernières notes de la La vie en rose remplissaient la chambre où elle s’était réfugiée, seule et libre ;alors qu’elle déposait l’aiguille sur le disque, avec délicatesse pour réécouter la chanson, deux des filles firent irruption dans la pièce. Avec une histoire de poupées cassées et de moqueries ; des chamailleries insignifiantes. Sa main sursauta, l’aiguille fit une embardée avec un bruit grinçant, abîmant pour toujours son disque. Dénaturant l’une de ses chansons préférées. Bien entendu, elle se procura d’autres disques d’Édith Piaf après, mais au moment même, une rage forte s’était emparée d’elle. Elle regarda sans mot dire ses enfants, mais en elle avait jailli la violente envie de les voir disparaître. (page 46)


Deux ans après mon bac, j’avais rompu nos liens. Il ne te prit pas trop longtemps pour t’en apercevoir. Tu étais restée à Fort-de-France, attendant mes appels. Avec la régularité d’un pensum, je téléphonais chaque semaine. Des conversations brèves et toujours pressées, d’où j’avais banni tout ce qui parlait de Quisqueya, histoire et géographie confondues. Je restais sourde à toute allusion à la situation politique, me montrait insensible à cet humour mi-caustique, mi-triste que tu réservais aux problèmes affectant ta moitié d’île. La pire trahison : j’extirpais de mon langage toutes les tournures quisqueyennes alors que je maitrisais les deux parlers et d’habitude passais spontanément du créoles martiniquais au parler de chez toi. Je sentais ta déception à travers le téléphone, elle imprégnait mes silences et augmentait mes remords. Cependant c’était plus fort que moi, maman, je me sentais acculée et ne pouvais que me détacher de toi pour survivre. Mais souvent cet éloignement volontaire me rongeait de blessures invisibles et je sentais flotter autour de moi une répugnante odeur de Judas apatride. (page 73)


Depuis mercredi, la clinique a renforcé les mesures de sécurité. Un visiteur, quisqueyen en toute probabilité, est arrivé par des détours furtifs jusqu’à la chambre de la veuve et a glissé la tête par la porte entrebâillée. Obéissant automatiquement aux consignes de la direction de l’établissement, je me suis empressée de refermer la porte et de chasser l’intrus. Mais, avant de partir, l’homme d’une voix étonnement vive et forte pour son apparence flasque et effacée, me lança au visage : « Ainsi, elle aussi va mourir dans son lit ! Il n’y a donc aucune justice ici-bas ! »

Je ne peux oublier ses paroles et j’ai emporté avec moi le visage de cet homme plus ravagé par la détresse et l’impuissance que par la colère. Ai-je le droit d’ignorer tous ces destins mutilés ?

Chez moi, la tentation devient de plus en plus forte devant la forme assoupie. L’idée a fait son chemin au fil des semaines. J’en étudie la possibilité matérielle de façon sérieuse. La conjecture nébuleuse du début, surgie de mes frustrations et de mon chagrin, prend chair. Martine, une amie quisqueyenne qui vit en France depuis plus de vingt ans, mais qui croit encore fortement aux puissances des esprits vaudous, fait souvent référence à un ougan quisqueyen établi à Paris et dont elle garantit les résultats pour avoir eu recours à lui en maintes occasions. Ce ne serait que justice que la veuve du dictature périsse des mains d’un ougan. Lui qui avait tant joué avec les croyances des gens pour asseoir son pouvoir ! Mais je ne peux me résoudre à une telle solution. Je peux essayer de me procurer des substances toxiques par d’autres voie. Ce serait peut-être plus difficile mais dans la limite du faisable. Le perspective d’une châtiment quelconque dont je serais l’initiatrice m’apporte une sensation grisante, nouvelle. Je veux la garder au chaud, ne pas la brusquer. De toute façon, la vieille femme, invalide, aphasique et impotente, ne se sauvera pas. (page 113, 114)

JPEG - 46.7 ko

Evelyne Trouillot

La mémoire aux abois

Editions Hoëbeke - 2010

 

ZigZag pratique

Les lectures audio

toutes les lectures

Articles avec lexique

Le Web francophone

tous les sites

Annuaire de blogs

tous les blogs