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« Kim Thúy et Pascal Janovjak, une correspondance  »

EXTRAITS de « À toi » - Éditions Liana Levi

le 28 novembre 2011, par Dominique Colonge

L’une a quitté son Vietnam natal pour le froid mais accueillant Québec, l’autre est le fils d’un exilé tchèque du temps où existait encore ce pays appelé Tchécoslovaquie. Ils ont tant de choses à s’écrire !

Quand deux enfants de l’exil se rencontrent, par le fruit d’un hasard joueur, qu’ont-il à se dire ? Rien ou très peu sur le moment. Mais sentant qu’ils auraient des bribes de vie intimes à s’échanger ils décident de s’écrire. Comme ces deux enfants sont écrivains, la partie de ping pong qu’ils ont entamée se retrouve éditée ! Kim et Pascal, puisqu’ils signent de leur seul prénom, sont ces enfants de l’exil. L’une a quitté son Vietnam natal pour le froid mais accueillant Québec, l’autre est le fils d’un exilé tchèque du temps où existait encore ce pays appelé Tchécoslovaquie. Il est un citoyen suisse nomade dont les semelles ont marqué les sables du Liban, de Palestine et de Jordanie.

Ping pong... les mots et les courriels traversent l’Atlantique. Kim et Pascal se répondent, se provoquent et jouent à attirer notre attention de lecteur. L’air de rien, l’air de ne parler de rien... pourtant derrière la question de leur couleur préférée, des cristaux de sucre de chouquettes aux commissures des lèvres ou de la peur des araignées il est question de murs, d’autisme, du décalage entre le temps et l’espace, du jeune âge des soldats, d’une paternité à venir, de la beauté qui dépend du regard que l’on pose sur les choses ou du besoin vital d’apprendre. Complices dans la futilité autant que compagnons dans la complexité Kim et Pascal disent combien l’itinéraire tortueux et tragique des parents et les souvenirs de jeunesse sont porteurs de souffrances, de sourires crispés et d’amour !


EXTRAITS

Kim 4 octobre : 11:17

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Kim Thúy
Ph : éditions Liana Levi

Tu m’appelles Kim, comme tout le monde, alors que je m’appelle Thúy. Pendant longtemps, j’ai envié les Françaises de pouvoir porter le nom de leur époux, comme une nouvelle peau, une nouvelle page, un nouveau visage, alors que moi je devais raccourcir mon nom pour qu’il ne porte plus de visage, justement... ou plutôt injustement.

Dany Laferrière a écrit que le travail d’un colonisateur est d’amener le colonisé à avoir honte de lui-même. Cet énoncé explique peut-être la fascination que nous avons pour le Blanc. Les Vietnamiens disent d’une fille : elle est belle comme une Blanche. Alors, afin de se tendre vers l’Occident, nous débridons nos yeux en créant des plis palpéraux, des paupières doubles par de fines incisions. En moins de deux semaines se forment de fières cicatrices qui illustrent ce classique sentiment d’amour-haine que les victimes entretiennent envers leurs bourreaux.

Pascal 11 octobre 15:21

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Pascal Janovjak
Ph : édition Liana Levi

Mon père a quitté la Slovaquie en 1968, échappant au bouclage du bloc soviétique, dix jours après que les chars russes furent entrés à Bratislava. Notoirement dissidente, sa famille avait été la cible de nombreuses arrestations, interrogatoires, passages à tabac dont il n’a jamais pu me parler sans que les larmes lui imposent le silence... Mais il m’a raconté ceci : la nuit de son exil, sa petite valise à la main, il prend le tramway rouge de Bratislava. Il est seul dans le wagon quand soudain le tram s’arrête, au dessus d’un pont étroit. La panne dure trop longtemps, ce n’est pas normal, il veut sortir, mais les portes sont fermés, il secoue les poignées, mais les portes ne cèdent pas. Il entend des pas qui approchent, nombreux de part et d’autre du pont. Il n’a aucun moyen de fuir, et sa petite valise ne contient que des livres interdits par le régime. Il doit s’en débarrasser au plus vite, si on le trouve en possession de ces livres c’en est fait de lui. Jeter la valise hors du tram, par dessus le pont : il tente d’ouvrir une des fenêtres allongées du wagon, elle résiste, les pas approchent, la deuxième fenêtres cède mais la valise est trop épaisse, juste un peu trop épaisse pour passer par l’étroite fenêtre, et les pas s’approchent, et mon père tente de pousser la valise, qui ne passe pas, et il se réveille en sueur.

La chambre dans laquelle il se trouve lui est étrangère ; il se précipite à la fenêtre, écarte les rideaux. Il ne connait pas cette rue, encore grise dans l’aube, une rue anonyme, dans une ville inconnue. Serait-il possible qu’il soit encore là-bas, de l’autre côté ? Il scrute les plaques des voitures, mais elles sont garées trop loin pour qu’il puisse les lire. Au milieu de la rue passent des rails et, soudain, loin au fond de la rue un tramway rouge de Bratislava, c’est un tram vert, un tram suisse, il est bien en Suisse, dans la petite chambre d’hôtel qu’il a loué la veille à Bâle. Il avait réussi à passer.

Il avait vingt-cinq ans... Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé que l’homme qui avait franchi les barrages n’était pas encore mon père, ce héros. C’était juste un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait quitté son pays, sa famille, avec une petite valise contenant trois chemises et deux livres.

Kim 13 octobre 20:56

… Je ne pouvais pas être ailleurs que dans le ventre de ce pays qui célébrait de nouveau son nouvel an avec des pêchers en fleurs, des arbustes lourds de kumquats et de billets neufs pliés en trois, glissés dans des enveloppes rouges et or. J’échangeais fébrilement mes cartes de visite contre des cartes roses ou ivoire, étrangement parfumées et encore chaudes des mains des hommes qui avaient troqué leur casque vert contre une cravate et une chemise jaune d’œuf, ou lilas, ou blanche. Blanche comme une feuille vierge. Da,s le regard de ces Vietnamiens, il y avait du feu, non plus le feu qu’ils voyaient dans le ciel mais celui qui s’était allumé de l’intérieur, celui qui les réveillait heureux la nuit, celui qui m’entraînait dans leur urgence de vivre. Jour et nuit, j’apprenais de nouveaux mots en vietnamien, qui n’existaient pas au temps de mes parents : environnement, abolition des quotas, socialisation, ombudsman, assurance universelle... et le plus important, Đởi mói, soit littéralement « changer nouveau », le petit frère ou le fils de la perestroïka.

Je n’étais certainement pas à ma place parmi les grands hommes qui réfléchissaient à l’avenir du monde. Que savais-je des sociétés d’État ? Pire encore, de l ’économie de marché ? C’était quoi, déjà, l’OMC ? Je ne savais pas plus lire un contrat de fusion ou d’acquisition entre deux compagnies à Montréal avec des chiffres de plus de trois zéros. Mais j’aimais beaucoup assister à ces réunions pour regarder les reflets lumineux des boutons de manchette autour des tables en bois d’acajou et le parcours des idées lancées à travers la pièce avec le sérieux des généraux de guerre.

Pascal 15 octobre 10:02

… Toujours est-il que le Festival international de Ramallah nous offrait hier l’occasion d’une synchronie. Les images du film tchadien étaient belles, un peu irréelles, un peu métalliques, le noir des visages se fondait dans les ombres, les personnages, ballotés par les besoins, par la guerre, semblaient ne pas s’appartenir. Mais le film ne m’a pas touché, j’ignore pourquoi, je suis resté à l’extérieur. À la fin de l’histoire, le personnage principal, un homme de soixante ans, perd son fils. Long plan sur leur corps, celui du père, assis dans la poussière, celui du fils, étendu dans le side-car, le bras pendant. Et derrière moi, soudain des sanglots. Des sanglots subitement éclatés, des sanglots qu’on n’arrivait pas à retenir. Leurs soupirs mouillés, tout près de ma nuque, des gémissements, une lutte douloureuse et intime, pour les taire, les ravaler. Pendant toute cette ultime scène, dans mon dos, un homme pleurait.

Lorsqu’on a rallumé les lumières, je ne me suis pas retourné ; je ne suis sorti que bien après la fin du générique. J’étais gêné d’être assis là, témoin de sa souffrance. Mais il s’agissait aussi d’un de ces moments rares, que tu connais : ces moments où l’on est vraiment présent, dans l’espace et dans le temps.

Kim 15 octobre 18:11

Hier, j’étais invitée à parler devant une assistance composée de professeurs de français. Il y a vingt ans, un professeur de création littéraire m’a fortement conseillé à la mi-session de changer de de faculté parce qu’il m’avait donné zéro en maîtrise de la langue et zéro en participation, ce qui totalisait soixante-six pour cent de la note. Je suis sortie de son bureau sans larmes, sans cris, tout en silence. J’entendais l’écho de mes pas dans le couloir grisâtre, à peine éclairé par néons qui cillaient comme des clins d’œil. Est-ce que cet éclairage intermittent avait été inventé pour nous permettre de nous reposer ? Ou de réduire de moitié notre vision de la réalité ? Ou peut-être leur objectif était-il de réserver un espace noir, comme une ardoise, où notre imagination pourrait se dessiner ? Ce couloir était interminable. Il n’avait ni début ni fin, il était tortueux, comme un cauchemar.

Quand on a rêvé de mourir au pied d’une bibliothèque géante tel le protagoniste du film Brazil, quand on a récité par cœur pendant toute son adolescence, l’Amant de Marguerite Duras comme une prière, quand on a tenté de convaincre ses parents de ralentir leur course, de célébrer les changements de saisons, de cueillir des pommes d’Oka comme dans les chansons, on ne peut pas retourner en arrière et faire face à l’évidence, dire à sa mère qu’elle avait raison : l’écriture ne m’est pas accessible. Je suis donc retournée en classe, semaine après semaine, jusqu’à la fin du diplôme, avec le mot « honte » tatoué sur le front. Les professeurs m’ont accordé mon diplôme au bout de trois ans, en même temps que les autres étudiants. Mais, contrairement à celles des autres, mes notes étaient attribuables non pas à mon mérite mais à mon acharnement. Vingt ans plus tard, je me suis retrouvée devant eux, inconditionnels des mots, amoureux de la langue française, messagers de l’imaginaire, pour partager un moment de littérature. Tout est donc possible ?

P.-S.

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« À toi » - Kim Thúy et Pascal Janovjak
Edition Liana Levi

À toi

Kim Thúy – Pascal Janovjak

Éditions Liana Levi

 

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