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« France - Russie : Andreï Makine »

Extraits de « Le livre des brèves amours éternelles » - Seuil

le 18 mars 2011, par La rédaction de ZigZag

L’histoire de l’URSS, sous l’ère Brejnev, est vécue par le filtre d’histoires d’amour. Vivre les soubresauts et les délires paranoïaques d’une dictature au travers de tranche de vie de femmes.

«  On vous oblige à déclarer fou celui qui croit que l’homme mérite mieux que le sort d’un porc ! » sont les mots mis dans la bouche de Dmitri Ress par Andreï Makine. Son personnage s’adresse à ses juges soviétiques, chevilles ouvrières du système répressif de l’URSS d’antan. Sur le fond, ces mots résument à eux seuls le propos du roman mais, sur la forme, Makine prend le lecteur à contre-pied. Pour appuyer sa démonstration, l’écrivain enchaîne les équations amoureuses. L’histoire de l’URSS, sous l’ère Brejnev, est vécue par le filtre d’histoires d’amour. Pas « le grand amour » des romans à l’eau de rose, plutôt une série de moments fugaces où se mêlent les émotions d’un être et le roman historique d’un pays-continent. Vivre les soubresauts et les délires paranoïaques d’une dictature au travers de tranches de vie de femmes. Makine n’en finit pas de décortiquer ses origines grâce à une écriture aussi dense qu’abordable, aussi pertinente qu’inattendue.


EXTRAITS

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Andreï Makine, invité des Alliances Françaises des Pays-Bas
Ph : Alliances Françaises des pays-Bas - 2009

La femme qui a vu Lénine

Le domicile de la vieille dame n’était pas facile à localiser. C’est seulement vers la mi-juin que notre professeur nous transmit le nom de la bourgade, Pérévoz, qu’on pouvait rejoindre en prenant un petit train qui desservait un chapelet de banlieues, de hameaux et de simples arrêts donnant accès aux exploitations forestières. Elle nous montra même, dans un gros livre, une photographie en noir et blanc où l’on voyait une femme d’âge mûr, aux traits puissamment sculptés, aux grands yeux sombres. Sa posture à la fois imposante et voluptueuse évoquait la souplesse charnelle des femmes orientales. Bien des années plus tard, je me rendrais compte qu’elle ressemblait au célèbre portrait de Georges Sand vieillissante...

Depuis le passage du conférencier, la plupart des élèves avaient eu le temps d’oublier ces fantômes de l’époque révolutionnaire, et le jour de l’expédition, nous étions seulement six à partir. Le comble, aucun autre garçon ne voulant venir, je me retrouvai en compagnie de cinq filles.

Cette sortie représentait pour elles un événement mondain considérable, jamais encore nous n’étions partis en visite chez une personne n’appartenant pas à l’univers clos de l’orphelinat. Je constatai qu’elles s’étaient charbonné les cils et les paupières. La maturité rapide des filles, à cet âge, est bien connue. J’avais l’impression d’être un garçon d’honneur accompagnant cinq fiancées. Heureusement, à l’aller, le terrain était presque vide.

« Cette femme qui a vu Lénine, elle s’appelle Alexandra Guerdt. Son frère avait été tué à la Première Guerre mondiale et depuis elle n’avait qu’un rêve : débarrasser la terre des gouvernants qui envoient les jeunes à la mort, qui affament les peuples, qui pillent les faibles. C’était un rêve de fraternité planétaire, de bonheur partagé. À l’époque tsariste, elle était en émigration, en Europe, et c’est là qu’elle a rencontré Lénine. Il l’appréciait beaucoup et lui confiait même certaines missions clandestines. Ils échangeaient des lettres spéciales, un texte banal, mais entre les lignes, des mots tracés avec du lait. Oui du lait ! Il fallait tenir le papier au-dessus d’une flamme et alors les mots apparaissaient...

Durant l’été, comme chaque année, nous travaillâmes loin de la ville, sur des chantiers et dans les champs de kolkhozes. À la fin du mois d’août, le jour de notre retour à l’orphelinat, un surveillant me transmit une lettre qui m’attendait depuis juin. La seule que j’ai reçue de toute mon enfance. Un envoi personnellement adressé à un élève représentait un événement marquant, exceptionnel même, et avait dû éveiller une certaine curiosité. L’enveloppe avait été ouverte et missive, sans doute lue ; Elle ne contenait d’ailleurs rien de secret. Quelques nouvelles de la capitale, le récit d’un film que Maïa venait de voir avec une amie... Elle avait signé d’un seul « M » et n’écrivait, somme toute, que pour me souhaiter de bonnes vacances.

J’étais infiniment heureux et, en même temps, terriblement déçu : des mots si précieux et si neutres ! Et aussi, une courte phrase bizarre, en post-scriptum, ce conseil qu’elle me donnait de boire du lait... Du lait ? Eh bien, je ne manquerais pas de boire du lait.

Le lendemain, en relisant sa lettre pour la centième fois, je fus frappé par une illumination : le lait ! Pauvre idiot, comment avais-je pu ne pas comprendre tout de suite ?

Le soir, je disposais tout ce qui m’était nécessaire : un bout de bougie, des allumettes, une loupe. Je me cachai derrière une remise, dans la cour de l’orphelinat, et m’assurant qu’aucun fâcheux ne pourrait perturber mes activités clandestines, je m’adonnai à une œuvre d’alchimiste. La bougie brilla, la flamme chauffa le papier qui se mit à révéler lentement le message caché. Les mots tracés par une plume trempée dans une goutte de lait firent apparaître leurs contours légèrement jaunis, à peine visibles mais déchiffrables quand même.

Maïa écrivait : « Je sais maintenant pourquoi Alexandra Guerdt ne voulait plus parler de son passé. Pendant la guerre civile, elle travaillait dans le secrétariat de Lénine. Un jour, elle a lu le télégramme qu’il venait de dicter à l’adresse d’un commissaire politique. Dans une ville qui résistait à l’autorité des Soviets il fallait, disait Lénine, tuer 100 – 1000 personnes, pour l’exemple. Le nombre était indiqué de cette façon-là, par un simple tiret : oui, Lénine ordonnait d’exécuter entre cent et mille hommes, en représailles, à la convenance du commissaire... Alexandra s’est indignée : un trait de crayon rayait des centaines d’êtres vivants. On lui a ri au nez. Elle a claqué la porte... Aujourd’hui, elle pense que ce monde fraternel dont elle rêvait a été aussi anéanti par ce tiret... J’espère te revoir un jour. Peut-être sur une île de marbre ! Et n’oublie pas, pour de vrai, de boire du lait. Maiä. »

P.-S.

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Andreï Makine
Le livre des brèves amours éternelles - Seuil - 2011

Andreï Makine

Le livre des brèves amours éternelles

Seuil - 2011

 

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