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« GRÈCE - Quand la crise menace aussi… »

... l’avenir du français !

le 5 septembre 2013, par Ioanna GIOTI

Oui, n’en doutons point ! La crise a des conséquences très négatives, pour ne pas dire néfastes, sur l’apprentissage du français en Grèce comme, d’ailleurs, sur la qualité de l’éducation en général. Signalons tout de suite que nous ne visons pas à l’exhaustivité d’un sujet si vaste, mais à la brève présentation de quelques points caractéristiques qui marquent le monde du FLE (Français Langue Etrangère) à l’heure actuelle.


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L’Ecole française d’Athènes
Ph : Wikimedia Commons - Marsyas

Par Ioanna Gioti (1)


L’enseignement du français en Grèce : quelques dates significatives

1950-1970 : Le français est la langue étrangère prédominante, la langue d’une élite sociale et intellectuelle, le symbole d’une éducation solide et complète. Mais, depuis, la langue de Molière a cédé la place à l’anglais qui est en progression constante. Il n’empêche que pour la majorité des Grecs, le français est toujours une langue mélodieuse, raffinée et artistique. 1993 : l’apprentissage d’une seconde langue vivante devient obligatoire au collège. Les élèves ont le choix entre l’allemand et le français. L’anglais, quant à lui, est enseigné dès le primaire.

2004 : une étape décisive pour la seconde langue vivante qui sera dorénavant présente dès le primaire aux deux dernières années. À l’époque, selon le ministère de l’Éducation nationale, 83 % des élèves apprenaient le français au collège. Une victoire incontestable sur l’allemand. Toutefois, arrivés au lycée, les élèves n’étaient plus que 23 % à poursuivre l’apprentissage du français.

2006 : Adhésion de la Grèce à l’Organisation Internationale de la Francophonie en tant que membre à part entière (membre associé depuis 2004). La Grèce s’engage à la promotion du français et à la défense du multiculturalisme. Tel est d’ailleurs l’objectif fixé par le Parlement européen lui-même (2).

Quand la crise vient hanter la Grèce…

Fort bien jusqu’ici, mais voilà que la crise fait son apparition et tout s’écroule ! La politique d’austérité imposée par le FMI conduit à une plus grande récession, au chômage et à l’effondrement du secteur public. Le « plan de sauvetage » frappe durement l’éducation. Pour obtenir l’aide de ses créanciers, la Grèce met en place des plans de coupes budgétaires. Au programme : suppressions d’emplois, baisse de salaires, « tests d’évaluation des professeurs », licenciements d’enseignants précaires, fermeture ou fusion d’écoles, mise en disponibilité ou mutation d’agents de la fonction publique, mais aussi disparition pure et simple de certains départements au sein des lycées techniques. Face à cette approche restrictive, le syndicat d’enseignants fait appel à la mobilisation, mais la grève est souvent réprimée.

Le cas de l’enseignement public

Tel est alors le cadre pénible dans lequel les enseignants de français sont appelés à exercer leur vocation. À l’école primaire, à part l’anglais, les élèves sont invités à faire un choix entre le français et l’allemand. Quant à l’apprentissage de la langue française (à raison de 2 heures par semaine), il s’agit plus d’une sensibilisation que d’une réelle initiation à la langue française. Selon la dernière circulaire du ministère (3) concernant l’enseignement de la deuxième langue vivante au primaire pour l’année scolaire 2013-2014, les parents doivent «  faire une déclaration par écrit signée et adressée au directeur de chaque école en l’informant sur la langue de leur préférence ». La création de deux classes pour les deux langues concernées est possible à condition que dans chaque classe il y ait 12 élèves au minimum. Dans le cas contraire, la deuxième langue étrangère qui sera enseignée sera celle qui obtiendra le plus de votes. Une véritable bataille se déroule entre les professeurs de français et d’allemand qui luttent non seulement pour faire la promotion de leur propre langue, mais aussi pour assurer leur poste de travail. Certains professeurs n’hésitent pas à adresser des lettres personnelles aux parents pour mettre en valeur les atouts de l’apprentissage du français ou de l’allemand. Les deux camps s’accusent mutuellement de propagande.

L’intérêt pour l’allemand est considérablement plus important par rapport à celui du passé. À titre indicatif, citons les résultats de la dernière enquête de l’Eurobaromètre (4). À la question “A l’exception de votre langue maternelle, quelles sont les deux autres langues qu’il est le plus utile de connaître pour votre développement personnel”, les Grecs ont répondu l’anglais 74 % et tout de suite après l’allemand 20 % contre le faible pourcentage de 13 % pour le français. Il en est de même pour la question suivante “Quelles sont celles que les enfants devraient apprendre pour leur futur” : triomphe de la langue allemande (34 %), défaite pour le français (16 %). Rien d’étonnant dans ces résultats si l’on prend en considération que l’Allemagne a joué le rôle du meneur de jeu dans la crise économique grecque et que l’apprentissage d’une langue est étroitement lié à l’influence politique et économique que peut exercer chaque pays sur les autres.


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Ph : Wikimedia Commons - UNESCO

Et au collège ? La grande majorité des élèves grecs n’apprennent le français que pendant les trois années obligatoires du collège. Pour la deuxième langue vivante (à raison de 2 heures par semaine), les élèves se partagent toujours entre le français et l’allemand. Élèves et professeurs constatent avec regret qu’ils n’avancent pas assez en raison du nombre insuffisant d’heures d’enseignement. L’APF (Association des professeurs de français) souligne le besoin de restructuration du système d’enseignement de la LV2 et demande également “la réduction des effectifs maximums par classe pour l’amélioration de l’enseignement et pour assurer les postes aux enseignants actuels”. Ajoutons à cela que les cours de l’école publique ne peuvent pas aboutir à l’obtention d’une certification linguistique, fait qui démotive les élèves et dévalorise le cours de français considéré comme une matière d’importance secondaire. Ceci fait l’objet de plusieurs lettres de protestation que l’APF adresse systématiquement auprès du ministère (5).

Au lycée, le français est pratiquement absent, et ceci parce que le ministère prévoit l’enseignement d’une seule langue étrangère présentée sous forme de matière optionnelle. D’une manière générale, les langues pâtissent du fait qu’elles ne comptent pas dans le concours d’entrée à l’université tandis que l’“apolytirio” qui sanctionne la fin des études secondaires n’a pas le poids du “bac” qui donne l’accès à l’enseignement supérieur.


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Le cas des écoles privées

Les écoles privées constituent un lieu privilégié pour l’enseignement de la deuxième langue vivante puisqu’elles proposent des cours aussi bien de français que d’allemand. En outre, les apprenants ont l’occasion de se préparer pour les diplômes de langue dans le cadre de leur cours. Selon une enquête du portail éducatif www.eduadvisor.gr, publiée en janvier 2013, les écoles privées ont connu une baisse du pourcentage d’élèves scolarisés qui varie entre 3 % et 6 % et elles se sont vues obligées de réduire leurs frais de scolarité. Pire encore, le 35,6 % des interrogés s’affirment obligés de quitter l’éducation privée au profit de l’école publique, crise oblige.

Les cours à domicile et les “frontistiria” (6)

Dans le contexte socio-économique actuel les raisons qui motivent les apprenants à vouloir découvrir une langue étrangère se limitent aux perspectives éventuelles que l’apprentissage peut offrir sur le plan professionnel. L’enrichissement des connaissances, le plaisir d’apprendre, la construction d’une identité européenne ne figurent plus parmi les motivations importantes. Voici quelques avantages de l’apprentissage d’une langue cités par les interrogés grecs de l’enquête de l’Eurobaromètre du 2012 :

On peut travailler à l’étranger 73 %

On peut obtenir un meilleur travail en Grèce 69 %

On peut faire des études à l’étranger 54 %

On peut utiliser la langue étrangère au travail 51 %

La perception de la langue étrangère comme qualité professionnelle signifie automatiquement besoin d’obtention d’un diplôme, preuve incontestable d’une bonne maîtrise linguistique. Cette tâche est accomplie par les cours à domicile et les “frontistiria”. Il s’agit d’une pratique qui existe depuis longtemps. La Grèce demeure le pays du monde où l’on passe les plus de certifications de français (quelques 70 000 par an, en dehors du système éducatif officiel selon les résultats de l’association des professeurs de français donnés en 2005). Avec la crise, la situation s’aggrave. Faute d’argent, parents et élèves visent l’obtention d’un diplôme le plus vite possible, mais avec moins d’heures didactiques. Les cours privés de français se transforment en course de diplômes souvent au détriment de la qualité de l’enseignement. La plupart des manuels sont presque exclusivement centrés autour de l’obtention d’un diplôme. Résultat, les pourcentages de réussite aux examens sont impressionnants (par exemple 83,297 pour la certification du Sorbonne C2), mais les apprenants n’ont pas réellement développé l’ensemble des compétences exigées.

À vrai dire, les Grecs apprennent les langues par le privé. Et pourtant, les enseignants du privé se trouvent confrontés à une réalité très difficile qui se détériore vu qu’ils sont très souvent mal payés et que devant la récession économique, la liste de leurs inscriptions se raccourcit.

La nouvelle formule des cours de “solidarité

Dans ce paysage obscur de l’économie du pays, les cours dits de solidarité offrent un petit espoir. Il s’agit d’une initiative — aussi bien du secteur privé (des particuliers ou des frontistiria) que du public — d’animation de cours de langues gratuits pour les personnes qui n’ont pas les moyens. Parmi les nombreux exemples, citons celui de l’UNESCO du département du Pirée en collaboration avec la mairie (www.unescopireas.gr et www.pireasnet.gr). Devant le saccage de l’éducation publique qui se traduit par une détérioration accélérée des conditions d’enseignement, la grande concurrence de l’allemand, la polyphonie d’une Europe qui n’arrive pas à se mettre d’accord sur une politique commune capable de faire sortir les pays de la crise, l’avenir du français reste plus que sombre tandis que la langue allemande sait très bien comment profiter de cette belle occasion. Quant à la stratégie de Bruxelles sur le multilinguisme, la fameuse “langue maternelle plus deux”, elle reste à désirer…

P.-S.

Notes :

(1) Ioanna Gioti a fait des études de Lettres Modernes et de Didactique du FLE (français langue étrangère) à l’Université de Paris IV – La Sorbonne, a eu son Master 2 en Didactologie des langues et des cultures étrangères à la Sorbonne Nouvelle et a fondé l’Atelier de français, un centre privé de FLE en Grèce, où elle anime des cours depuis 9 ans.

(2) - « Résolution du Parlement européen du 24 mars 2009 sur le multilinguisme : un atout pour l’Europe et un engagement commun’’, 2008/2225(INI)

(3) - Φ.52/283/56200/Γ1

(4) - Rapport, eurobaromètre spécial 386, « Les Européens et leurs langues », publication Juin 2012

(5) - La dernière est publiée le 7/8/2013 sur le site www.apf.gr

(6) - Centres de langues qui proposent des cours privés collectifs de langue étrangère

(7) - Selon les dernières statistiques de l’Institut français d’Athènes pour la session de mai 2013, source www.ifa.gr

 

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