Deux siècles après sa naissance, tout a été dit sur George Sand. Tout a été décortiqué : Sa vie privée trépidante et riche en folies, sa vie publique faite de convictions et d’engagements politiques, son indépendance d’esprit, son style littéraire. Les biographies sont nombreuses et les avis toujours partagés. Les intellectuels français aiment les débats et les polémiques sans fin. Un seul fait reste unanimement reconnu : George Sand, quelle femme ! Certains hommes du 19e siècle disaient avec dédain : Quel homme ! L’argument que seul l’homme développe des qualités artistiques ou intellectuelles est très fort à cette époque. L’idée qu’une femme puisse se mêler au petit monde des salons parisiens est pour beaucoup insupportable. Même ceux qui respectent Sand déploient des théories « abracadabrantes » pour justifier le talent ou l’absence de talent de leur amie. Ainsi Balzac écrivit à Mme Hanska en 1838 : « C’est un homme, et d’autant plus un homme qu’elle veut l’être, qu’elle est sortie du rôle de femme ». Zola, lui pense qu’elle est vraiment une femme et donc ne peut avoir de talent : « Elle est simplement restée femme, en tout et toujours ». Quant à Flaubert, il n’hésite pas à lui écrire :« Quelle idée avez-vous donc des femmes, ô vous qui êtes du troisième sexe ? » Que cela soit dit avec complaisance ou avec méchanceté, presque toutes les grandes signatures de l’époque jugent qu’il est inconcevable qu’une femme ait simplement du talent et de la personnalité. Reconnaissons que l’auteur a elle même cultivé l’ambiguïté et le goût de la provocation. Son nom d’écrivain est masculin, et orthographié à l’anglaise. Sachant que la vie de femme de lettres ne serait pas simple, elle a elle-même brouillé les pistes. Elle ne calcule pas, elle vit.
Quand elle aime, elle prend. Elle partage, elle quitte, elle revient, elle souffre, elle s’expose aux regards. Elle élève ses enfants, entretient des amants, fait maison à part avec son mari légitime et aime plus que tout remuer les confitures sur le feu de la cuisinière. Rien n’arrête le déroulement de la vie riche et paradoxale qu’elle mène et qu’elle s’invente jour après jour.

- Portait de la Dame
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« On me tuerait bien plutôt que de me faire abandonner la cause des pauvres qui ne me lisent guère pour plaire aux riches qui me lisent peu ». G. Sand. 1845.
Avec une farouche volonté de ne jamais céder au jugement d’autrui, Sand a l’art de se mêler de ce qui ne regarde pas les femmes de ce temps : En premier lieu, la condition de la femme. George Sand ne soutient aucune thèse radicale. Elle respecte le mariage et considère que la sphère familiale est l’élément de la femme. Pourtant, elle souhaite que l’éducation hisse la femme à l’égal de l’homme. L’écrivain Sand soutient l’idée que l’éducation des femmes ou du peuple est indispensable à l’équilibre de la société. L’autre bataille de sa vie touche la condition des paysans de son Berry natal et des ouvriers des villes. Elle fréquente les milieux socialistes naissants. Elle rappellera dans « Histoire de ma vie » qu’elle est née d’une union amoureuse, et non adultère, peu orthodoxe pour l’époque entre son père aristocrate et sa mère fille du peuple. Dans le même ouvrage, elle confesse que la lecture des œuvres de Rousseau l’a fortement impressionnée et orientée politiquement. L’industrialisation et le développement des chemins de fer écrasant la classe ouvrière finirent de la persuader d’embrasser les idées socialistes. Sand participe aux deux révolutions de 1830 et 1848. Avec fougue et utopie à la première, avec plus de recul et de sagesse à la deuxième. Elle découvre que les convictions politiques s’achètent et que les idéaux de certains se désintègrent avec le pouvoir. A partir de 1840, elle s’implique dans les thèses socialistes et républicaines en participant à la naissance d’un journal socialiste et en écrivant des romans engagés tels que « Le Compagnon du Tour de France » ou « Le Péché de M. Antoine ». L’écrivain prend la plume pour rédiger des romans destinés à éduquer le peuple et pour une relation épistolaire avec Marx. Depuis Nohant, elle tente de sauver de nombreux républicains condamnés en faisant jouer son réseau d’influence parisien. Elle abandonne la vie politique en 1871, car les motivations et les actes de la Commune de Paris la déçoivent. Sand a peur que le conflit ne sépare Paris et la Province. Elle ne croit pas aux révolutions brutales, et souhaite des réformes sages et progressives. George Sand a alors presque 70 ans, elle écrit « Nanon » dans lequel elle condamne la violence.

- « La mare au diable »
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Fidèle à sa région
Quand elle n’écrit pas, ce qui est rare, elle peint ou dessine. Dans sa petite maison de Gargilesse à 40 kilomètres au sud de Nohant, elle se laisse aller à son goût pour l’Histoire Naturelle. La petite maison qu’elle habite lui a été offerte par son dernier compagnon, Alexandre Manceau. Le couple lui donne le nom d’un papillon rare du sud de la France qu’ils ont trouvé dans la campagne environnante, l’Algira. George Sand vit là des moments de détente et de curiosité, entourée d’amis entomologistes ou botanistes. Rien n’arrête sa soif de connaissance. Pourtant, elle écrit à Gustave Flaubert en 1871 : « … je suis une femme, j’ai des tendresses, des pitiés, des colères. Je ne serai jamais ni un sage ni un savant ». Toujours partagée entre ses vies multiples, elle refuse obstinément de se couper de la vie réelle, au prétexte qu’elle serait une intellectuelle côtoyant les plus brillants esprits du siècle. Sa vie parisienne ou ses escapades sur les routes d’Italie et d’Espagne ne lui font jamais oublier son fief de Nohant. C’est là qu’elle reprend des forces après chaque passage troublé de sa vie et jouit des bonheurs simples qu’elle s’offre.
C’est le lieu le plus favorable à la vie de famille et à l’amitié. On ne compte plus les célébrités qui hantent les murs de la maison : Chopin, Liszt, Musset, Tourgueniev, Balzac, Delacroix, Flaubert ou Dumas fils … Elle y puise les thèmes de ses romans les plus célèbres*. George Sand y pratique des activités inconcevables pour ses confrères masculins qui écrivent par profession.
« J’aime à coudre et à torcher les enfants, je touche à la servante ». En 1869, elle écrit à Flaubert : « L’individu nommé G. Sand se porte bien, savoure le merveilleux hiver qui règne en Berry, cueille des fleurs, coud des robes et de manteaux pour sa belle-fille, des costumes de marionnettes, découpe des décors, habille des poupées, lit de la musique, mais surtout passe des heures étonnantes avec la petite Aurore ».

- La Maison de Nohant, sereine et paisible
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La route romantique et romanesque
Tout autour de Nohant, le lecteur assidu ou le visiteur de passage pourront retrouver les atmosphères et les lieux qui ont inspiré l’écrivain. Il n’y a pas un château, pas une rivière ou une clairière qui ne soit attaché à un roman. L’ombre de la « Petite Fadette* » plane sur les chemins des forêts de hêtres, les champs résonnent encore des cris des champis, et la « Mare au diable » n’en finit pas de jeter ses sortilèges. Il serait stupide de dire que rien n’a changé depuis le milieu du 19e siècle, pourtant le Berry semble figé dans le temps. Les empreintes de pas de Sand dans les chemins boueux sont toujours présents, préservés et protégés.
Ainsi on peut découvrir les fresques romanes de l’église de Vic. L’écrivain usa de son influence auprès de Prosper Mérimée - « ministre de la culture » - pour faire classer et restaurer ce riche patrimoine religieux. A quelques kilomètres au nord de Nohant, le village et le château de St-Chartier sont aujourd’hui le théâtre de Rencontres Internationales de Luthiers et de Maîtres sonneurs. Chaque année en juillet des centaines de musiciens et de luthiers venus du monde entier perpétuent l’ambiance décrite par Sand dans « Les Maîtres sonneurs ». A Verneuil-sur-Igneraie on découvre le château du Coudray, du 15e , ou George rencontra Jules Sandeau, dont elle pris le diminutif du nom comme nom d’écrivain. Un peu plus loin, à Mers-sur-Indre, on peut encore s’asseoir autour de la fameuse « Mare au Diable ». L’eau y est stagnante, les arbres morts l’entourent et une croix est plantée dans le fond vaseux. Prenez le livre dans votre poche et lisez quelques pages, appuyé contre un arbre. L’expérience peut sembler puérile, pourtant il est émouvant d’imaginer qu’un écrivain célèbre se tenait là, 150 ans auparavant, et inventait un récit connu de tous aujourd’hui. Tout près on retrouve les décors de « François le Champi » et « Le Meunier d’Angibault » : Sur la commune de Montipouret, le moulin d’Angibeau, toujours en activité accueille plusieurs fois par an des fêtes traditionnelles sous la bienveillance de la Dame de Nohant. Naturellement le lieu central reste Nohant. La maison et son jardin sont ouverts toute l’année. Il y règne toujours une atmosphère de respect et de souvenir. Ce n’est jamais pesant, simplement romantique.

- L’Algira à Gargilesse - Sand et Chopin
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