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« Kim Thúy, récit en douceur d’une vie en souffrance (Vietnam) »

Extraits de « Ru » - édition Liana Levi

le 18 février 2010

Au milieu des années 70 le régime communiste vietnamien a poussé une partie de son peuple à l’exil, entassé dans des embarcations surchargées. « Boat people », disait-on en Occident. Selon les historiens 300 000 d’entre-eux ont péri en mer, tués par des gardes-côtes, des pirates ou simplement trahi par leurs bateaux de fortune. L’auteur et sa famille ont achevé leur éreintante course quelque part au Canada. Aujourd’hui Kim Thúy vit à Montréal et a écrit, en français, son témoignage...

Kim Thúy fait souvent allusion à la légèreté et à la minceur des Vietnamiennes. Elle en décrit la face cachée où timidité et caractère bien trempé se confondent mystérieusement. Ru est à l’image de ces femmes : léger comme une brindille, protégé par une douce photo de couverture, ses pages sont parfois juste écrites de quelques phrases... Et pourtant quel caractère !

Ru est le premier écrit de Kim Thúy dont la mère répétait inlassablement ce proverbe : « la vie est un combat où la tristesse entraîne la défaite ». Une explication, sans doute, à la gaité et à la légèreté qui enrobent ce récit poignant. D’une expérience rude qu’un esprit sain ne peut imaginer, Kim Thúy façonne une forme de récit qui tient autant du documentaire historique que de l’évocation intime. Le lecteur sourit, retient une larme, s’interroge, découvre par petites touches teintées d’un humour poétique dramatique, si ce n’est d’une poésie dramatique humoristique ! Ce terrible déracinement subi par des familles entières quittant le Vietnam, suivi d’un enracinement, non moins, brutal mais amorti par des Canadiens compréhensifs et pétris de bonne volonté est ici raconté avec subtilité et puissance.

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Photo : Sylvie Biscioni - édition Liana Levi

EXTRAITS

Le paradis promettait un tournant dans notre vie, un nouvel avenir, une nouvelle histoire. L’enfer, lui, étalait nos peurs : peur des pirates, peur de mourir de faim, peur de s’intoxiquer avec les biscottes imbibées d’huile à moteur, peur de manquer d’eau, peur de ne plus pouvoir se remettre debout, peur de devoir uriner dans ce pot rouge qui une main à l’autre, peur que cette tête d’enfant galeuse ne soit contagieuse, peur de ne plus jamais fouler la terre ferme, peur de ne plus revoir le visage de ses parents assis quelque part dans la pénombre au milieu de ces deux cents personnes. (Page 13, 14)


Ma première enseignante au Canada nous a accompagnés, les sept plus jeunes Vietnamiens du groupe, pour traverser le pont qui nous emmenait vers notre présent. Elle veillait sur notre transplantation avec la délicatesse d’une mère envers son nouveau-né prématuré. Nous étions hypnotisés par le balancement lent et rassurant de se hanches rondes et de ses fesses bombées, pleines. Telle une maman cane, elle marchait devant nous, nous invitant à la suivre, jusqu’à ce havre où nous reviendrons des enfants, de simples enfants, entourés de couleurs, de dessins, de futilités. Je lui serai toujours reconnaissante parce qu’elle m’a donné mon premier désir d’immigrante, celui de pouvoir faire bouger le gras des fesses, comme elle... (Page 19)


Les parents de ma cousine achetaient selon la couleur d’un fruit ou le parfum d’une épice, ou tout simplement sous l’impulsion du moment. La nourriture qu’ils rapportaient était toujours entourée d’une aura de fête, de décadence, de fièvre. Ils ne se tracassaient pas pour le pot de riz vide dans la cuisine, ni pour les poèmes que nous devions apprendre par cœur. Ils voulaient juste que nous nous gavions de mangue, que nous mordions dans ces fruits en faisant gicler leur jus, en tournant sur nous-mêmes et autour d’eux comme des toupies sur la musique des Doors, de Sylvie Vartan, de Michel Sardou, des Beatles, de Cat Stevens... (Page 57)


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Ma mère se fâchait souvent de me voir aussi effacée. Elle me disait que je devais sortir de l’ombre, travailler sur mes reliefs pour que la lumière puisse s’y refléter. Chaque fois qu’elle essayait de me sortir de l’ombre, de mon ombre, je me noyais dans les pleurs jusqu’à l’épuisement , jusqu’à ce qu’elle m’abandonne sur la banquette arrière de la voiture, endormie dans la chaleur torride de Saigon. Je passais plus de temps dans les entrées de stationnement des gens que dans leur salon. Parfois, je me réveillais au bruit des enfants tourbillonnant innocemment autour de la voiture, la langue tirée, ricanant. Ma mère croyait que mes muscles se fortifieraient à force de me débattre. Au fil du temps, elle a réussi à faire de moi une femme, mais jamais une princesse. (Page 62)


Cependant, depuis les dix dernières années, ma mère a pris goût à la danse. Elle s’est laissé convaincre par ses amis que le tango, le cha-cha-cha, le paso doble remplacent l’exercice physique, qu’ils sont dénués de sensualité, de séduction, d’ivresse. Pourtant, depuis qu’elle va à ses séances hebdomadaires de danse, elle exprime de temps à autre son regret de na pas avoir enchaîné les journées de campagne électorale avec les soirées où son frère, mon père et des dizaines d’autres jeunes candidats se déridaient autour d’une table. Aussi, aujourd’hui, elle cherche la main de mon père au cinéma et son baiser sur la joue devant les appareils photo. Ma mère a commencé à vivre, à se laisser emporter, à se réinventer à cinquante-cinq ans. (Page 72)


Ce souvenir explique certainement pourquoi je ne quitte jamais un endroit avec plus d’une valise. J’emporte seulement des livres avec moi. Le reste ne réussit jamais à devenir véritablement mien. Je dors aussi bien dans le lit d’un hôtel, d’une chambre d’amis ou d’un inconnu que dans mon propre lit. En fait, je suis toujours heureuse de déménager, ainsi, j’ai l’occasion d’alléger mes biens, de délaisser certains objets afin que ma mémoire puisse devenir réellement sélective, qu’elle puisse se souvenir uniquement des images qui restent lumineuses derrière les paupières fermées. Je préfère me souvenir de mes chatouillements intérieurs, de mes étourdissements, de mes chavirements, de mes hésitations, de mes changements, de mes manquements... Je les préfère puisque je peux les modeler selon la couleur du temps, alors qu’un objet reste inflexible, figé, encombrant. (Page 106)

Kim Thúy

Ru

édition Liana Lévi - janvier 2010


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Publié au Canada par Libre Expression - octobre 2009

 

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