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« LIBAN - Beyrouth, l’errance d’un photographe »

Entretien informel avec Alain Bordes

le 5 octobre 2012, par La rédaction de ZigZag

Depuis la fin des années 60, Alain Bordes a fait sien le refrain de la chanson populaire : un kilomètre à pied, ça use, ça use… un kilomètre à pied ça use les souliers ». Non pas qu’il soit sportif dans l’âme, plutôt artisan observateur. Photographe quoi ! Un de ceux qui conjuguent le local et le lointain pourvu qu’il y croise des regards inconnus et des sujets d’étonnement. De son Périgord d’adoption, qu’il arpente toujours avec attention, combien de fois est-il parti, sac en bandoulière, marcher dans le Sahara qu’il vénère, marcher sur les côtes de la Méditerranée, marcher dans les rizières balinaises, marcher dans les forêts québécoises, marcher… marcher… marcher... pour voir !

Pourquoi tant insister sur ce côté marcheur du photographe ? Car le pas lent du marcheur est un savoir-faire, au même titre que savoir cadrer une image ou corriger un contre-jour ! En marchant, le photographe humaniste rencontre ceux qu’il est venu immortaliser, il pénètre leur intimité, il dévoile les angles méconnus des uns et des autres, il les respecte tout en perçant leurs failles, leurs joies et leurs complexités. Un marcheur n’agresse personne, il est livré à lui-même et au bon vouloir de ses hôtes. Marcher protège d’un risque qui guette le photographe : celui de se substituer à son sujet et de croire qu’il est lui-même l’objet important de la scène. Alain Bordes sait marcher, boire du thé assis sur un coin de trottoir avec qui l’invite, écouter les paroles décisives autant que les anodines. Photographier, c’est savoir écouter autant que voir…

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L’amour du cheval dès l’enfance - ph : Alain Bordes

Voilà pourquoi Beyrouth s’est offerte aux pas du photographe marcheur Alain Bordes. Cette ville, éprouvée et éprouvante, n’est pas une fille facile. Elle souffre trop pour se laisser importuner par » le premier venu ». Beyrouth ne se visite pas comme un monument historique apprêté pour les touristes, Beyrouth ne s’ouvre qu’à ceux qui décident de la comprendre. Du moins, ceux qui tentent de le faire. Alain Bordes a tenté suivant sa méthode !

... sujet déjà mis en ligne en 2010...

ZigZag : Alain, comment est né ce projet illustrant Beyrouth qui a occupé une bonne part de votre décennies 2000 ?

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Le Bois des Pins et la mosquée - ph : Alain Bordes

Alain Bordes : En 1990, un appel d’offre international a été lancé par le Liban pour aider à la reconstruction après la guerre. Le Conseil Régional de l’Ile de France* y a répondu avec le projet de sauvegarde du Bois des Pins, détruit et fermé à cause de la présence des mines laissées là par l’armée israélienne. J’ai donc fait partie du partenariat passé entre la région Ile de France et la ville de Beyrouth. Le Bois des Pins est au cœur de la ville et dessert les principaux quartiers communautaires. Il a été détruit par les différents conflits qui marquent le Liban depuis des décennies. Le projet était de « réveiller » la mémoire et de faire un état des lieux en travaillant à la fois sur le Bois des Pins et dans les quartiers. L’inauguration du travail devait avoir lieu pour le sommet de la Francophonie en 2002. J’ai travaillé avec Roger Assaf, poète et homme de théâtre beyrouthin. Nous avons monté des expositions photographiques et publié un livre, de façon à mettre le travail dans la rue, à la vue de tous. Roger, outre sa connaissance et son statut d’intellectuel est particulièrement attentif au devenir du Bois des Pins puisque son théâtre* fait face au Bois. Quant à la complexité du pays, il la mesure à sa juste valeur puisqu’il est sunnite et que sa femme est chiite...

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Symbole de liberté - ph : Alain Bordes

ZigZag : Pourquoi vous ?

Alain Bordes : Il est vrai que cela aurait été légitime qu’un photographe libanais soit l’auteur de ce travail « sociophotographique. » Mais il est difficile d’imaginer qu’un libanais puisse se fondre au cœur de chaque communauté. Les dualités sont trop fortes :

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Joueurs de tric trac - ph : Alain Bordes

Entre Chrétiens et Musulmans, entre Chiites et Sunnites, entre extrême pauvreté et richesse, sans oublier la problématique lourde de sens qu’est la présence de réfugiés palestiniens ou irakiens. Même les mots Est et Ouest revêtent ici un sens complexe car ils qualifient explicitement ce qui est chrétien ou ce qui est musulman. Les rôles sont confus et se confondent selon l’angle de vue : un bienfaiteur peut vite être qualifié de terroriste et vice versa ! Le terrain est impraticable pour quelqu’un qui ne peut afficher sa relative neutralité.

ZigZag : Relative ?

Alain Bordes : Il serait malhonnête de dire qu’on est neutre ou objectif dans un tel contexte. Ne pas être impliqué directement dans la situation politique est une chose mais dire qu’on reste de marbre serait stupide.

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Café dans Badaro - ph : Alain Bordes

ZigZag : Revenons au Bois des Pins, que symbolise-t-il pour les Beyrouthin ?

Alain Bordes : Comme toujours, pour expliquer le présent il faut remonter les pages de l’histoire. Au 17ème siècle, l’émir ottoman Fakhreddine fit planter une forêt pour assécher un marécage et fit dessiner un jardin. La colline était alors couverte de pinède et la plaine était plantée de pins. Aujourd’hui la ville bâtie a gagné bien du terrain mais il reste un parc… bien amoché par les guerres et donc en pleine réhabilitation. Ce qu’il faut bien comprendre c’est qu’au 20ème siècle, quelles qu’aient été les conditions de vie du pays, le Bois des Pins est resté la balade de prédilection de chaque beyrouthin. C’était un petit paradis de verdure, serein et familial.

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Le quotidien dans Furn Ech Chebba - ph : Alain Bordes

Si on ajoute la présence du champ de course, quand on connaît l’importance du cheval et du jeu dans la société libanaise… le casino, la résidence du gouverneur, le cercle militaire… Tout cela a été rendu inaccessible à la suite des bombardements dans les années 70 et 80, mais les gens continuaient à se promener dans les rues qui l’entourent. Au-delà du Bois des Pins, des quartiers entiers sont à peine reconstruits, les maisons sont effondrées et des communautés entières vivent dans un dénuement total.

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Deux enfants joueurs et intrépides - ph : Alain Bordes

La renaissance du Bois, depuis une dizaine d’années, est la seule chance pour des milliers de gamins de savoir ce qu’est un brin d’herbe ! C’était le poumon vert de Beyrouth et il le redevient ! Je devais montrer cela, en premier aux Beyrouthins pour leur remémorer ce pan de leur histoire. Avec Roger Assaf, nous avons travaillé avec des cartes postales anciennes ou de documents d’archive, histoire de toujours mettre mes photos en perspective avec le passé.

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Devant la porte de sa maison - ph : alain Bordes

ZigZag : Comment parvient-on à se fondre dans une complexité sociologique et politique telle que celle-ci ?

Alain Bordes : Le sésame est de pouvoir alterner candeur et connaissance. Je m’explique : Je n’avais jamais été au Liban avant que le projet ne se mette en place. Je pouvais jouer le rôle du candide qui est parfois indispensable pour prendre les problèmes à la base, sans à priori. Mais il n’était pas question de débarquer à Beyrouth sans avoir à l’esprit les haines, les divisions, les espoirs des uns et les peurs des autres.

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Dans le quartier de Ghobeiri - ph : Alain Bordes

Je disais tout à l’heure qu’un photographe libanais aurait été presque incapable de rencontrer toutes les communautés sans avoir l’impression d’y perdre son âme, dans mon cas c’était possible à condition de connaître un minimum la réalité sans qu’elle me sclérose et m’empêche de parler et photographier untel ou untel. C’est ce délicat compromis entre candeur et connaissance qui permet de ne pas fauter à tout bout de champ.

ZigZag : Candeur et connaissance, il y a-t-il un moment ou la seconde prend définitivement le dessus sur la première ?

Alain Bordes : Oui, inévitablement. Après plusieurs séjours, au fil des rencontres et des lectures, quand les mois ou les années passent et que « le cerveau » trie, analyse, choisi ! C’est à ce moment là que la neutralité dont nous parlions est mise à mal. Le passage de la candeur à la connaissance neutralise la neutralité ! Au début du reportage on doit oublier qui on est pour comprendre l’Autre et parfois « on met les pieds dans le plat ! Et puis le temps passe, on est bousculé dans ses propres pensées, on s’attache plus ou moins à certains individus, à des communautés ou à des lieux. On synthétise, on analyse et inévitablement la neutralité s’évanouit.

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Le marc de café à Saida - ph : Alain Bordes

ZigZag : Comment s’exprime cette perte de neutralité ?

Alain Bordes : Par la photo ! On a deux solutions face à ce chamboulement qui s’opère en nous. On intériorise ou on exprime. Mon métier est d’extérioriser ! Je photographie, je choisis les photos que je désire montrer, je choisis le texte ou les mots qui les accompagnent ou simplement je choisis l’auteur de ces mots, bref tout est expression. C’est le but, non ? Même si cette neutralité perdue ne s’exprime pas sur le terrain, elle finit par s’exprimer grâce au travail rendu public.

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Sabra et Chatila encore et toujours - ph : Alain Bordes
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Sur le toit du monde - ph : Alain Bordes

ZigZag : Comment êtes-vous ressorti de cette expérience libanaise ?

Alain Bordes : Bousculé sans aucun doute… Vous savez… je me souviens d’un jour où j’étais avec mon interprète chez un homme d’influence en compagnie d’officiels français. Tout était convivial et diplomatiquement exquis mais mon interprète semblait profondément perturbé. Quand nous nous sommes retrouvés seuls dehors il m’a avoué, dans une colère froide, que je venais, à mon insu, de l’obliger à passer du temps avec l’ennemi radical de sa famille, responsable de crimes envers elle et que si sa famille l’apprenait il serait « foutu dehors » de chez lui !

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Le Bois des Pins - ph : Alain Bordes

Comment ne pas être bousculé ?! Quand un vieux palefrenier pleure son émotion devant vous du seul fait que vous venez photographier son étalon qui grâce à vous a foulé le Bois des Pins alors que c’était interdit jusqu’alors ! Quand une bande de gamins, sans doute Irakiens, pataugeant dans les sinistres et tristement célèbres camps de Sabra ou Chatila, ne vous offrent que des sourires timides sans aucun signe d’agressivité alors que vous ne représentez pour eux rien de plus qu’un extra-terrestre… comment ne pas être bousculé !?

* Région Ile de France : Paris et les 7 départements alentours.

* Théâtre Le Tournesol.

P.-S.

Un photographe, par définition, n’est pas souvent photographié ! Alain Bordes est ici en reportage en Afrique de l’Ouest. Des enfants, des produits locaux et un Leica... tout est réuni pour que l’image lui ressemble !


 

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