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« LITTéRATURE : Les Rétifs de Gerty Dambury »

Esquisse d’une poétique du corps-mémoire

le 15 juin 2013, par Pénélope Dechaufour

La question de la mémoire est manifeste dès l’ouverture du roman qui ancre la fiction dans le contexte historique précis de la révolte d’ouvriers guadeloupéens le 26 mai 1967.

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Gerty Dambury
Ph : Charlise - Wikimedia Commons

Après de nombreuses nouvelles et pièces de théâtre qui pourraient avoir comme fil conducteur l’étude de la violence des rapports humains observée par le prisme des problématiques de la mémoire collective, Gerty Dambury, a publié fin 2012, son premier roman : Les Rétifs. Il s’agit d’un roman qui ne déroge pas au réseau thématique que semble dessiner Gerty Dambury depuis plusieurs années : la question du trauma, la nécessité de rétablir la communication en interrogeant l’Histoire et particulièrement celle de son île la Guadeloupe dont elle narre le drame sociétal que ses habitants revivent inexorablement.

L’ensemble des écrits de Gerty Dambury résonne comme la fresque sociale d’un monde insulaire travaillé par le diasporique. Du familier et de l’intime au collectif, chaque texte est comme un rituel (ou en tout cas une tentative de rituel) prenant une voie cathartique et amenant le corps-texte à se faire aussi corps-mémoire. La question du rituel cathartique est encore plus pertinente pour aborder Les Rétifs, un roman construit autour d’un protocole narratif particulier : le quadrille. A travers la danse et l’aspect chorale du motif du quadrille toute la polyphonie d’une écriture polymorphe et transculturelle donc par là même diasporique se fait entendre dans une poétique qui cherche à faire revenir le corps mort, à faire danser le corps-mémoire en attendant la « ritournelle », le nouveau souffle du nouveau départ invoqué par Gerty Dambury elle-même (1).

Ancrage historique

La question de la mémoire est manifeste dès l’ouverture du roman débutant par un « avant-propos » qui ancre la fiction dans un contexte historique précis : celui de la révolte d’ouvriers guadeloupéens le 26 mai 1967. On nous décrit la situation : l’échec des pourparlers entre les syndicats du bâtiment qui demandent de meilleures conditions salariales et de travail, et le patronat, entraîne des grèves. Le 26 mai dans l’après-midi, la situation dégénère. Le préfet de l’époque, Pierre Bolotte, donne l’ordre aux forces de police de tirer sur les manifestants. Selon les sources, le nombre de morts varie entre 5 et 87. Les événements de mai 1967 sont d’ailleurs encore « classés secret défense » par l’État, les archives ne seront accessibles à tous qu’en 2017.

A partir de cet évènement se greffe alors l’histoire d’Emilienne, protagoniste principale, autour de laquelle se met en place un drôle de bal : un quadrille sous le commandement de sa fratrie (Emérite, Emmy, Emelie, Emilie, Emmanuel, Emilio, Emmett et Emile) qui distribue la parole à 5 voix, 5 personnages qui ont traversé la vie de la petite Emilienne alors âgée de neuf ans et dont la préoccupation principale, au moment du récit, est de comprendre pourquoi sa maîtresse, Colette Ladal, a disparu. Tout le roman se déroule par le biais du quadrille et des propos rapportés par Emilienne qui attend son Papa, lui aussi disparu, et qui, elle en est certaine, est le seul en mesure de répondre à ses interrogations. Et la petite a du flair, car le lecteur apprendra très vite que la disparition de la maîtresse n’est pas un évènement anodin mais qu’il est lié à deux aspects névralgiques du roman : la répression de la grève ouvrière, excitée par un communisme montant, et l’évocation de l’esclavage et des liens existants entre l’Histoire de l’Afrique et celle des Antilles, une mémoire que les autorités de l’époque cherche à tous prix à passer sous silence.

La maîtresse est arrêtée car on la considère comme « une dangereuse révolutionnaire, une autonomiste, une indépendantiste qu’il faut éloigner des enfants  » note ; dans les faits il ne s’agit que d’une enseignante qui offre aux élèves les contes d’Amadou Koumba et qui fait étudier à ses CM2 des œuvres du poètes guadeloupéen Sony Rupaire qui refusa, entre autres, de faire la guerre d’Algérie dans le camp des forces coloniales françaises et qui sera dès lors considéré comme un déserteur : « Les quelques poèmes qu’elle leur apprenait étaient déjà un peu trop subversifs sans parler de l’enseignement d’auteurs et de contes africains lorsque, dans la plupart des cas, l’on se tenait encore au Petit Chaperon rouge, à Blanche-Neige et les Sept Nains ou à la Chèvre de Monsieur Seguin. Cette madame Ladal prenait vraiment une voie très différente de celle de ses collègues (…) elle avait une façon très particulière d’expliquer à ces enfants le sens profond des contes de Ti-Jean, de Compère Lapin et de Compère Zamba, en rapportant toutes leurs aventures à l’organisation de la société de plantation  »P 90. Une instruction considérée comme dangereuse mais qui représente un souffle vitale pour la petit Emilienne : « Cette maîtresse d’école c’était un peu l’avenir, la proposition d’une nouvelle façon de se vivre, de faire face à son pays, à son histoire, un chamboulement des perceptions. »P81

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Un genre littéraire : le quadrille

Tandis qu’elle attend le retour de son père assise sur un banc dans sa cour, ses frères et sœurs tirent les ficèles de la fable, un chœur de commandeurs distribuant les voix de conteurs. Les omniscients, les morts prennent alors la parole en évoquant des bouts de leurs histoires personnelles mais aussi en livrant des informations sur l’intimité familiale de la petite fille et sur la montée du 24 au 26 mai de cet évènement sanglant qui marquera à jamais l’histoire du pays. Mais les morts racontent aussi les histoires d’autres personnages, ici une foule d’individus in absentia se manifestent et Emilienne devient alors métaphoriquement le corps réceptacle de ces multiples mémoires, qui, par le biais du quadrille, dessinent un réseau de voix polyphoniques. Cette assemblée fraternelle qui active les micros-récits et la polynarration accentue l’idée que tous les éléments du récit fonctionnent comme un membre du corps-réceptacle d’Emilienne qui se verrait racontée par différentes régions de sa propre psyché, une Emilienne elle-même omnisciente : «  Notre Emilienne entend, bien mieux que n’importe lequel d’entre Nous, ce qui émerge du silence. De ce drôle d’univers qu’elle s’invente, doit naître la musique des évènements de ces trois derniers jours » P67.

Des voix qui fondent comme une galerie de portrait, fécondent le récit de nouvelles thématiques qui constituent le fresque sociale de l’œuvre : la vieille Nono est à la recherche de sa jambe disparue, un petit bout d’elle-même qui a été atomisé, charriant de nombreux symboles ; Henri qui lui a perdu la tête dans un mortel accident de voiture, est un proche de la maîtresse disparue et nous explique donc pourquoi celle-ci a été dénoncée ; Justin, l’oncle d’Emilienne, racontera les évènements du 26 mai ; Guy-Albert, l’employé d’Emmanuel, le père de la petite, permettra de faire le lien entre le récit et cette figure tant attendue ainsi que de faire se rejoindre le temps de parole de la petite, in praesentia, et celui des voix, ces valses de présences spectrales qui reviennent sur des évènements et imprègnent le récit d’un ton hautement mélancolique. Enfin, la voix d’Hilaire amène le récit à évoquer la question de l’homosexualité et de sa stigmatisation.

La danse est un signe langagier « efficace » pour reprendre les propos d’Antonin Artaud, dans Les Rétifs la parole tourne, nous sommes dans un bal, chacun parle à son tour comme on attendrait un tour de danse. Les personnages eux-mêmes sont pris dans le mouvement de la situation d’énonciation accompagnée de la montée des évènements du 26 mai 1967. La rébellion, annoncée dès le titre, qui est ici mise en scène à travers différents motifs, rappelle elle-même le fonctionnement du quadrille antillais, beaucoup moins stricte que les autres, qui repose sur un métissage de formes européennes et de musicalité africaine définit par un aspect syncopé, les variations rythmiques et les improvisations.

De l’intime au collectif

Les Rétifs est un récit où l’écriture est trans-genre et empreinte de théâtralité ; la parole est distribuée rappelant le système de répliques et les personnages eux-mêmes, dessin de toute une société, sont sous le joug d’une fatalité mémorielle : « cette impression qu’on ne s’en sortirait jamais, que les Noirs étaient maudits de toute éternité pour les siècles des siècles. Quand on y repense, ils avaient dû jouer les rusés, les renards et oui, bien sûr, tout ça laisse sa marque dans les esprits. Mais il ne faut pas oublier l’autre côté de la médaille, c’est qu’on se déteste soi-même pour ce qu’on est et on rejoue sa vie en permanence. On se déteste, on s’imagine ce que les autres pensent de vous et on se révolte brutalement ; d’un coup de couteau l’on exige le respect, la considération, d’un coup de revolver, on se venge d’outrages inventés. » P 62

Dans cette fable où le monde des morts se mêle à celui des vivants, nous amenant à douter de la réalité de chacun, tout le monde semble danser ensemble et les voix du quadrille ne sont pas que des voix mortes mais au final, ce sont toutes les voix qui résonnent d’un même écho : celui de la mémoire. Le corps intime désigne alors le corps social car chaque individualité a quelque chose à dire pour exorciser l’Histoire : « Moi la vieille Nono on trouve que je parle trop, n’est-ce pas ? Mais si je racontais ma vie, ma modeste vie de rien du tout, il apparaîtrait clairement que chaque vie, aussi minable qu’elle puisse sembler, enseigne quelque chose sur l’histoire, les différences, les exclusions et les illusions  » p 40

Le carcan mémoriel est aussi l’espace-temps dans lequel sont emprisonnés les voix, ce « foutu bal quadrille dans un paradis dérisoire avec des anges désabusés par tout ce qu’ils ont dû voir passer sous leurs yeux, siècle après siècle, sans que sa Majesté daigne lever le petit doigt  » p 201. L’espace du roman est finalement réduit à trois points : la cour d’Emilienne, son école et la Place de la Victoire, poumon de la ville qui verra pourtant se dérouler le drame sanglant de la répression des manifestants. Emilienne semble se placer au centre de ce triangle et des voix qui attendent la « ritournelle » semblant être la catharsis tant espérée, l’exorcisme qui laisse place au renouveau et qui permettrait de s’extraire de cette infernale triangulation aussi entraînante et chaleureuse, à l’image du quadrille, puisse-t-elle être mais sans laquelle les individus recasent indéfiniment : « J’avais cédé (…) à ma propre peur, celle que j’ai sucé au sein de ma mère, celle que mon père m’a transmise, celle qui nous a donné tellement de phrases toutes faites, des paroles, des proverbes, celle qui disait qu’on ne pouvait pas faire confiance à un autre nègre, la peur la plus profonde, celle qui fait réagir avec rage, comme un dernier sursaut pour survivre. » P178.

La syncope du quadrille antillais est ici le rythme lancinant des problématiques de la mémoire de l’esclavage et de la colonisation, entre autres, et de leurs résurgences modernes qui ponctuent en grande partie nos habitudes sociétales à l’heure d’une ère mondiale qui évolue sous le signe de la postcolonie et de la conscience diasporique. De l’esclave à l’ouvrier syndiqué violemment appréhendé dès lors qu’il essaye de faire valoir ses droits, Les Rétifs, dépeint la lutte des classes mais surtout les luttes intérieures que ces porteurs d’une mémoire douloureuse doivent affronter, jusque dans leurs corps, pour se construire autrement qu’à travers une image négative et une résignation forcée. C’est ce qu’explique le père d’Emilienne à la fin du roman : « Ce qui m’empêche de dormir c’est de ne pas comprendre d’où cette idée est venue qu’il fallait accepter de se soumettre à la torture » et son interlocuteur, Guy-Albert, se dit alors «  J’avais sous les yeux des images d’autrefois, des dessins de vieux esclaves qu’on marquait au fer, des choses qui remontaient à très loin mais qui restaient dans nos têtes. »

Note :

(1) cf. entretien donné à Alfred Jocksan pour francantilles.fr


Voir en ligne : Le site des éditions du Manguier

P.-S.

Gerty Dambury, Les Rétifs, Editions du Manguier, 2012.

 

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