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« MADAGASCAR - Tana, à la recherche de son marché perdu »

Passeport pour Antananarivo - Elytis édition

le 17 avril 2012, par Loïc Hervouet

C’est un guide étrange et gai, simple et ténébreux, d’antan et d’aujourd’hui. « Tana la belle » publié par l’écrivain malgache Michèle Rakotoson chez l’éditeur bordelais Elitys.


C’est un guide étrange et gai, simple et ténébreux, d’antan et d’aujourd’hui. Le « Tana la belle » que publie l’écrivain malgache Michèle Rakotoson (1) chez l’éditeur bordelais Elitys (elle fut en résidence d’écrivain aux bords de la Garonne) est un singulier « Passeport pour Antananarivo », dans une collection où d’autres écrivains ont donné visa qui pour Tokyo, qui pour Douala, pour Hong Kong ou pour Cheju.

Les photos, issues de la collection personnelle de l’auteur, donnent un air sepia à l’ensemble de l’ouvrage, où les noms des quartiers d’Antananarivo chantent un passé perdu : Faravohitra (le dernier mont), Ambohijatovo ( la colline des jeunes gens), Antaninarenina (la butte qui fut nivelée), Analakely (la petite forêt), sinon Ampasapito (où il y a sept tombeaux)...

Avec l’autorisation de l’auteur, nous vous présentons comme échantillon le chapitre qui évoque l’endroit où fut le plus grand marché du monde à l’air libre sous ses parasols blancs, le mythique Zoma. Bonne découverte. A bientôt à Tananarive !


EXTRAIT

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Tana la belle - Michèle Rakotoson
édition Elytis

Tana, à la recherche de son marché perdu

TOUT SE DECREPIT. Les belles maisons réhabilitées le sont souvent à coup de béton, et les autres se fanent avant que de crouler, sous le poids des ans et des dettes qui envahissent leurs propriétaires. A la saison des pluies, les rues deviennent autant de torrents où naviguent à vue les 2CV sans âge et les enfants des rues se réfugient dans les tunnels, à défaut d’orphelinats, c’est leur toit provisoire.

Tunnels qui relient les quartiers de la ville-basse entre eux. Autrefois, paraît-il, au début du XXème siècle, on circulait en pirogue dans toute cette zone. On pouvait même aller en pirogue jusqu’à Ivato, l’aéroport à vingt kilomètres de la capitale.

Et tout le vallon d’Analakely, qui était marécage et hautes herbes, fut remblayé pour en faire un marché. Un des plus grands marchés au monde. Autrefois, il n’y a pas si longtemps.

Le grand marché d’Analakely, le Zoma, n’existe plus, il a été remplacé par un parking. Mais les peintres sont là, avec leurs tableaux d’un Antananarivo mythique ou touristique.

Marché aux fleurs, paysannes et leurs paniers, maisons en torchis... De temps en temps, entre les représentations de maisons en briques ou torchis, se glissent des images d’une ville et de ses fantômes, entre tons grisaille et bleu fumée.

Et si le Tana actuel ne leur plaisait pas ?

Les marchandes, elles, continuent à hanter les lieux, semi-rurales encore, plus proches de la campagne que de la ville, cette ville où elles se glissent, discrètes, sans jamais y habiter. Leur emplacement est provisoire, à même le sol, un petit bout de trottoir, une caisse dans laquelle elles remballeront les carottes, navets ou letchis invendus, un tabouret pour s’asseoir.

Hiaraka aminao aho rahavako

« Je vais cheminer avec toi, ô ami. »

Il y a cette ville-là, paysanne, et l’autre aussi, la ville d’une classe moyenne créative et surannée, aves ses fonctionnaires et son code de l’honneur, hélas, dépassé. Il faut faire de l’argent et être efficace maintenant. Autrefois seuls les « parvenus » faisaient du commerce. Reste l’honneur et la misère.

Errer dans cette ville, découvrir ses bouquinistes, ses brocanteurs, ses artisans, tous ces doigts d’or qui donnent à cette ville tout son charme.

Sourire en voyant les jeunes gens et les jeunes filles qui se précipitent chez les fripiers pour ressembler à un Occident qui s’éloigne tellement d’eux et qui a fermé toutes ses frontières. Souvent, arrivés chez eux, ils recousent le vêtement, le nettoient jusqu’à plus d’eau, et s’essaient à marcher comme tous ces personnages qu’ils voient à la télé des autres.

Et regretter qu’Antananarivo tourne le dos à la campagne, en voyant tous ces enfants qui mendient dans les rues.

La mémoire change, elle change avec le temps, elle change suivant les enfances. Les enfants n’imitent plus le sifflement de la locomotive, celle qui menait les wagons vers la mer, vers les vacances. Ils imitent les gros camions et les taxis-brousse. Car le train ne transporte plus que des marchandises, de temps en temps.

Plus personne n’écrit sur le souffle qui se suspend à la vue des vagues au détour de la voie, plus personne ne peut évoquer les longues discussions pendant que se déroulent la route et les rails. « Jako, jako Moramanga », chantent les enfants.

On en parle presque plus de Moramanga, la ville-martyre où des militants du M.D.R.M. (Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache) furent massacrés par l’armée Française dans un train en 1947. Il reste la micheline, pour les amoureux des voyages en train, une des dernières michelines qui existent encore au monde. Elle sert aux touristes. « Jako, jako...(2) »

Michèle Rakotoson


(1) Michèle Rakotoson, née à Antananarivo en 1948, a vécu « en exil » à Paris pour des raisons politiques à partir de 1983, où elle obtient un DEA en sociologie. Elle est devenue journaliste à la radio (RFI, France Culture) à la télévision (RFO) et son retour au pays a donné lieu à un roman, « Juillet au pays » ravageur et décapant. Elle vit aujourd’hui à Antananarivo et sur la colline la plus sacrée de l’Imerina, Ambohimanga (« la colline bleue »). Elle y développe un projet créatif autour du slam.

(2) L’onomatopée jako, jako, pourrait se traduire par tchouf, tchouf, imitant le bruit du train

Voir en ligne : Le site de l’éditeur Elytis

 

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