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Tombouctou : Amhed-Baba détruit !

le 29 janvier 2013, par Arnaud Galy

Tombouctou a, semble-t-il, retrouvé ces dernières heures un peu de sérénité... pourtant l’information est tombée ce matin : La célèbre bibliothèque Amhed-Baba a été détruite par les djihadistes en fuite... ZigZag vous invite à relire l’article déjà publié, réalisé il y a quelques années...

Tombouctou prend peur. Des milliers de manuscrits sont en péril dans la cité qui fut un phare de la culture islamique. Aux dégradations des enluminures et des manuscrits, les descendants des grands bibliothécaires du passé répondent par l’intervention des technologies numériques.


« Le sel vient du nord, l’or vient du sud, et l’argent du pays des Blancs, mais la Parole de Dieu, les choses savantes, les histoires et les jolis contes ne se trouvent qu’à Tombouctou ». Adage soudanais du 15ème.

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Un technicien numérise les manuscrits

Le geste est routinier. La souris se déplace sur un tapis usé jusqu’à la mousse. « Importer un fichier ». Clic. Le ronronnement du scanner fait écho à celui de la climatisation qui peine à réfrigérer la pièce. Aucune fenêtre, la porte donne sur un couloir. Dehors il fait 45°C. « Enregistrer sous ». Clic. Sur l’écran apparaît une enluminure aux dominantes ocre et jaune. Le texte en arabe est l’extrait d’un traité de médecine écrit vers 1450. Nous sommes à Tombouctou, à la porte sud du Sahara, dans la salle de numérisation de l’Institut des Hautes Recherches Islamiques Amhed-Baba. Une poignée de jeunes diplômés maliens férus de civilisation islamique et de cyberculture entreprennent la sauvegarde de 20 000 manuscrits.

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Les manuscrits de l’Institut des hautes recherches coraniques Ahmed-Baba

Tombouctou, l’inaccessible

Pour bien comprendre l’enjeu et la démesure de l’opération il faut remonter l’aiguille du temps jusqu’au 12ème siècle. Une vieille femme, que les chroniqueurs de l’époque appellent Buctu, était la gardienne d’un puits ; Tim en langue tamaschek*. Sans bruit, TimBuctu était née. Le précieux point d’eau devint le carrefour entre les azalaï* venus du désert et les piroguiers descendant le Niger. Sel, or, plumes d’autruches, ivoire et esclaves noirs capturés dans la zone tropicale, se vendaient et s’échangeaient faisant passer Tombouctou du statut de village nomade à celui de riche ville commerçante. Tourmentée par les conflits ethniques et envahie au gré des alliances, la cité fut tantôt sous le pouvoir des populations locales, tantôt sous celui des Marocains alliés aux Espagnols. Elle est le fruit d’un étrange métissage entre populations noires et nomades sahariens. Pourtant les remous de son histoire n’ont jamais remis en cause son socle culturel et la religion musulmane. L’Europe fantasma longtemps sur ce lieu fermé aux « blancs infidèles ». Au 19ème siècle, trois noms marquèrent le monde des explorateurs en quête d’inaccessible. Le major anglais Gordon Laing fut massacré pour n’avoir pas assoupli la haute opinion qu’il avait de l’Empire Britannique, ce qui heurta les musulmans radicaux. Le jeune aventurier français René Caillié, qui traversa l’Afrique, du Sénégal au Maroc, en remontant le fleuve Niger et le Sahara, protégé par un subterfuge aussi inconscient que courageux.

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Tombouctou, vite à l’école !

Prétextant avoir été enlevé par des Français dans sa jeunesse il prétendait partir à la recherche de sa famille et traversa bien des contrées hostiles, dont Tombouctou. Enfin, le plus érudit et le plus sincère, l’allemand Heinrich Barth protégé par les plus hautes autorités islamiques qu’il avait convaincu de sa saine curiosité. Les ouvrages ethnographiques et les planches de dessins de Barth sont toujours sources d’études.

Passer le relai

Mais Tombouctou s’est endormie depuis la fin du 19ème siècle. Les voies commerciales se sont déplacées vers les grands ports de l’Atlantique et l’entrée des Français en 1893 n’a fait qu’accélérer la lente dégradation du mythe. En 1992 l’UNESCO classa la ville parmi le Patrimoine Mondial. La cité balayée par les vents de sable et enrobée d’une poussière qui ne retombe jamais est piquée au vif. Il lui faut remettre en lumière le lustre d’antan. Le patrimoine architectural de style soudanais et marocain est la pierre angulaire de toute mise en valeur. La « ville aux 333 saints » dominée par les minarets pyramidaux de ses trois mosquées ne manque pas d’arguments : Ses maisons carrées en banco ou en briques de terre cachant des cours intérieures ombragées, ses portes de bois plaquées de métal décoré et ornées de heurtoirs d’argent, ses fours à pain aux angles des rues, tout concourt à créer une atmosphère incomparable. Celle des villes sahariennes où les lumières douces rosées de l’aube et jaunes du crépuscule font croire aux mirages. Mais la richesse la plus émouvante est tapie dans l’ombre, celle des bibliothèques. Au 14ème siècle Tombouctou, comme ses sœurs Wadan* ou Chingetti*, a profité de sa richesse commerciale pour s’imposer comme lieu d’étude et de connaissance. De nombreux savants ou poètes se sont réfugiés dans cet espace de paix où l’or et le sel procuraient une vie confortable. Le « phare de l’Islam » abrita jusqu’à 25 000 étudiants, soit un quart de la population.

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Tombouctou, les manuscrits de l’Institut des hautes recherches coraniques Ahmed-Baba

La plupart étaient logés gratuitement et fréquentaient les universités. On compta jusqu’à 180 écoles coraniques. La clef de voûte de cette somme d’érudition était la rédaction de manuscrits et naturellement leur copie. Plus le nombre d’étudiants grandissait plus les copies devaient se multiplier. Couper les feuilles, copier, corriger, dessiner les enluminures et confectionner les reliures en peau devint une activité aussi économique que culturelle. Des dizaines de familles maraboutiques établirent des bibliothèques privées en plus de celles abritées dans les mosquées. Elles contenaient des Corans, des traités de droits islamiques et des biographies du Prophète mais aussi des traités de médecine, d’optique ou d’astronomie et de la poésie. Des dizaines de milliers de manuscrits dorment toujours sur des étagères ou dans des coffres luttant contre les conditions climatiques extrêmes ou les petites bêtes peu respectueuses de la culture. Quant aux incendies, ils sont une épée de Damoclès que personne ne peut ignorer. L’orgueil des héritiers qui a permis aux familles de conserver ce patrimoine génération après génération s’essouffle. Il est l’heure de passer le relais aux technologies modernes.

Gigaoctets et peau de chèvre

L’Institut des Hautes Recherches Coraniques Ahmed-Baba est au cœur de la plongée dans l’ère de la numérisation. Ce savant prolifique, vivant au 16ème siècle, écrivit une cinquantaine d’ouvrages. Son érudition a sans doute contaminé ses descendants car aujourd’hui le centre qui porte son nom abrite environ 20 000 manuscrits qu’il faut sauvegarder à tout prix. Alors page après page, les scanners numérisent, les logiciels retouchent les couleurs et les archivistes numérotent et référencent. Le travail est titanesque et disons-le franchement trop routinier pour être passionnant. Mais qu’importe, la mémoire du monde arabe vaut bien ce travail de fourmi. Comme au temps du lustre de Tombouctou, les copistes et restaurateurs tentent de prolonger la vie des manuscrits. Gigaoctets et peau de chèvre font cause commune. L’apparition du numérique, nouveau maître du monde, n’a pas pour seule conséquence la sauvegarde des ouvrages. Il permet aussi d’envisager de nouvelles perspectives concernant la diffusion du savoir. Certains imaginent déjà que le « phare de l’Islam » pourrait reprendre sa place grâce à l’Internet. Consulter les manuscrits contenus dans une gigantesque base de données depuis Paris, Bagdad ou Djakarta ferait le bonheur de plus d’un chercheur. D’autres redoutent que la ville de Tombouctou ne soit définitivement oubliée quand les documents seront en ligne. Malgré les interrogations légitimes et le dilemme la communauté intellectuelle, appuyée par les élus de la ville, s’est lancée à corps perdu dans l’opération. Les bibliothèques privées Abdelkader Haïdara ou Fondo Kati ont enclenché le même processus, soutenues par des fondations privées. Outre la sauvegarde du patrimoine, tous envisagent que les droits de consultation qui seront demandés aux internautes permettront de rémunérer les détenteurs de bibliothèques. La pauvreté matérielle, dans laquelle se trouve ces derniers, les incite parfois à céder quelques manuscrits. Aussi illicites et déchirantes soient-elles, ces ventes clandestines sont bien réelles. Cet éparpillement des collections s’est accentué après l’Indépendance en 1958. De riches collectionneurs privés n’hésitant pas à monnayer les manuscrits au même titre que les pièces archéologiques égyptiennes ou mayas. Le payement de droits limitera-t-il la tentation ?

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L’avenir de Tombouctou !


Le désenclavement par Internet

Au-delà du programme spécifique à la sauvegarde et à la diffusion des manuscrits, Tombouctou s’est lancée dans ce que les institutions internationales appellent sans poésie « la réduction de la fracture numérique nord sud ». Internet apparaît comme un nouvel axe de désenclavement de la cité. Depuis une dizaine d’année, la municipalité gère un « télé-centre polyvalent », c’est-à-dire un espace accessible à tous les internautes. Les guides touristiques, les commerçants maures, les artisans tamascheks, les membres d’ONG et les étudiants font tourner les PC pour des sommes modiques. Le surf est même devenu un sport praticable dans les établissements scolaires. A la mairie de Tombouctou on parle au futur proche de télé-médecine, en liaison avec des chirurgiens de l’hôpital de Bamako qui pourraient guider leurs collègues sahariens. On imagine même pouvoir accueillir des conférences internationales en disposant des meilleurs outils de communication. Un bémol vient freiner les ardeurs les plus sincères : Les techniciens locaux assureront-ils à jamais la maintenance du matériel, suivront-ils une technologie qui avance à la vitesse de la lumière, tiendront-ils l’engagement dans la durée ?

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Tombouctou, ville de terre et de sable

Répondre favorablement à ces interrogations permettrait à Tombouctou de transformer le mirage Internet en outil de développement. Les prochaines années seront capitales, en attendant que le sable dégringole un peu plus des dunes, les souris et les scanners épaulent l’orgueil des familles. L’érudit Ismaël Diadié Haïdara l’écrit sans détour : « Chaque manuscrit est comme un enfant pauvre, qui a besoin de nous, humains. Chaque manuscrit qui meurt, croyez-moi, appauvrit un peu l’humanité. » Tous les moyens sont bons pour échapper à ce triste sort. Inch Allah !

* azalaï : caravane de dromadaires effectuant du commerce

 

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