Poursuivre l’œuvre d’Averroès et Camus
Des millénaires de dialogue entre Rome, Athènes, Cordoue, Jérusalem et Tunis ont façonné l’histoire politique, religieuse et culturelle de l’Europe et de ses voisins sudistes. La Méditerranée est le creuset naturel des influences latines, grecques ou arabes qui régissent aujourd’hui nos sociétés. Aujourd’hui, beaucoup d’injustice, d’incompréhension, d’ignorance et d’extrémisme partagés empêchent ce dialogue de poursuivre son œuvre bienfaitrice. En 1995, la Conférence de Barcelone, organisée par l’Union européenne, a posé les bases d’un renouveau du partenariat Euro-Méditerranée. L’idée générale était de « casser l’idée d’une Europe forteresse » et « réintroduire la confiance » entre les peuples des deux rives. En 2009, l’Union Européenne a donc confié à Marseille un premier rôle dans cette pièce en lui confiant le titre de Ville Européenne de la Culture. Créée il y a 2600 ans et symbole du cosmopolitisme, Marseille a proposé à l’Union Européenne de mettre l’art et la culture au service du dialogue entre l’Europe et « les Suds ».

- Photo : Pierre Mouraby - La Friche
La Friche, Belle de Mai comme une pépinière
La Friche un des lieux emblématiques des actions transfrontalières et multiculturelles menées depuis Marseille. C’est à la fois un centre de résidences artistiques, un lieu de vie pour les créateurs, des salles de spectacle pour tous les arts et un lieu de rencontre sans pareil. Un nom hante les couloirs de la Friche : Mamadou Konté et l’association Cola Production. Cet homme engagé politiquement et artistiquement passa sa vie à alerter l’opinion publique du Nord comme du Sud des problèmes de développement, au respect des droits de l’homme et particulièrement aux droits des émigrés. Son vecteur était la musique. Mamadou Konté est décédé en juin 2007 mais ce « chef de famille » a laissé à ses amis et ses élèves des outils pertinents pour continuer son combat. Fondateur du festival AfricaFête il y a 30 ans à Dakar et d’une édition marseillaise depuis 2005, Mamadou Konté savait que la musique n’est pas qu’un loisir artistique. C’est aussi le moyen de gagner sa vie, de voyager et d’acquérir de l’expérience. C’est pourquoi, il créa le « Bureau d’Export de la Musique Africaine ». Avec ses bureaux à Dakar et à la Friche, cet organisme a pour vocation de fédérer des artistes locaux, des Maliens, des Ivoiriens ou des Burkinabais et bien d’autres afin de créer un label. Le BEMA doit aussi former des Africains à la production et à l’exportation de disques. Depuis 2007, le maître manque à tous mais rien ne s’est arrêté. Cola Production et AfricaFête traduisent parfaitement l’engagement de la Friche. Dans la même veine que Mamadou Konté et ses successeurs, on rencontre à la Friche Ahmad Compaoré. A l’aise dans ses vêtements amples aux couleurs bariolées, la barbe et les cheveux courts, les bras musclés du batteur, l’homme impressionne ! Burkinabais par son père et Égyptien par sa mère Marseille est faite pour lui. Découvert à 17 ans par un guitariste Comorien, Ahmad Compaoré a essayé tous les instruments à percussion et a travaillé avec des musiciens d’horizons éclectiques : un percussionniste japonais, un maître du balafon, des groupes sénégalais ou réunionnais. En 2002 il a découvert l’univers de la danse contemporaine et a collaboré avec diverses troupes. Ce parcours, au premier regard disparate, l’a mené en Indes pour un travail de quatre mois en partenariat avec la Villa Médicis. A la Friche, il improvise sur John Coltrane, Oum Kalsoum, Ali Farka Touré, Stravinski ou Kurt Weill. Au-delà de ses concerts, marseillais ou non, il joue les pédagogues avec les gamins de sa ville. Preuve qu’il n’y a pas que le football qui fasse briller les yeux des enfants de la ville Phocéenne, Ahmad Compaoré crée des envies, montre des gestes ancestraux et éveille les uns et les autres aux goûts épicés et exotiques des musiques d’ailleurs.

- Ahmad Compaore - Musiques insolentes
- Photo : BAM Productions
Saveurs culturelles
Il n’y a pas que la musique qui provoque des échanges culturels épicées. La cuisine méditerranéenne est aussi au programme de la Friche. Le Conservatoire International des Cuisines Méditerranéennes est un rempart à l’uniformisation de l’alimentation et une lumière projetée sur les fruits ou légumes en danger : l’aubergine de Leonodian en Grèce ou le cochon sauvage de Corse. Le CICM n’oublie pas l’aspect économique de sa tâche. Soutenu par l’Union Européenne, il contribue à la formation et à l’information des paysans français, libanais, tunisiens, turques ou italiens concernant la mise en place de circuits courts de distribution, l’organisation de filières biologiques et de marchés locaux. Les dattes, le cédrat, l’huile d’olive ou de sésame, le ras el hanout ou le safran sont les vedettes du CICM. Une manière de concevoir les produits alimentaires et les recettes comme des biens culturels, du lien social et de l’économie.
« Loin du zapping occidental »
Christine Coulange et Nchan Manoyan sont eux aussi locataires de la Friche. En 1989, à la chute du Mur de Berlin, ces deux artistes ont été aspirés par la porte qui venait de s’ouvrir et ont multiplié les rencontres avec des créateurs russes, tchèques ou polonais. Vingt ans après, micro et vidéo en main ils continuent à parcourir les routes afin de proposer, selon leur expression, « une écoute du monde ». Au mois de mai 2009 ils ont projeté au cinéma de la Friche leur vision visuelle et sonore d’un voyage lent et observateur. Partis de Marseille ils posèrent leurs regards et leur oreilles en Italie, Égypte, Tanzanie, Zanzibar, Iles des Comores, Malaisie, avant de revenir à Marseille. Se laisser porter « loin du zapping occidental », telle est leur démarche. Leur œuvre Sysigambis montre l’hésitation permanente des sociétés entre tradition et modernité et la complexité à aborder l’autre. Un duo d’artistes qui s’intègre parfaitement dans la philosophie de la Friche.
Tournée vers « les Suds »
Terminons notre petit tour d’horizon avec Eva Doumbia, une « enfant d’ici, venue d’ailleurs », comme l’appelle l’éthno-psychiatre Marie Rose Moreau. Éva Doumbia est metteuse en scène franco-ivoirienne. Elle monte à la Friche des pièces qu’elle crée au Théâtre des Bernardins, autre institution marseillaise. Éva Doumbia n’a que 40 ans mais elle mène déjà deux troupes. « La part du Pauvre » créée à Marseille en 1999 et « Nana Triban » depuis 2006 à Abidjan en Côte d’Ivoire. Il y a quelques mois elle confiait à Fred Kahn, journaliste travaillant pour « Marseille 2013 » : « Chaque fois que l’on me demande qui je suis, je n’arrive pas à fournir une réponse satisfaisante. C’est sans doute pour cela que les textes que j’adapte à la scène parlent souvent d’identités fluctuantes... Je travaille sur un spectacle qui sera créé au Brésil la saison prochaine... Il sera question de l’identité nationale abordée à travers le prisme du métissage en comparant les deux pays qui en fait se ressemblent beaucoup. Les différents traumatismes traversés par le peuple noir, la colonisation, l’esclavage, les guerres civiles, ont contribué à construire les identités nationales françaises et brésiliennes. » Comme beaucoup de ses confrères artistes vivant à Marseille, Éva Doumbia, joue pleinement le rôle que la ville s’est inventée : être une passerelle entre les Nords et les Suds pour obliger les peuples à mieux se connaître et se respecter. Un vaste programme dont Marseille 2013 et la Friche seront des outils pertinents.
