L’art d’être coincé entre deux mondes
Cahul – Giurgiulesti… A bien regarder la carte de Moldavie, on a vite l’intuition que l’extrême sud doit réserver plus d’une surprise. Au sud de Cahul, le pays se fait langue de terre. Une langue étroite qui semble s’introduire de force entre deux frontières amies-ennemies, selon les âges. Une langue qui se fraye un passage jusqu’au Danube, ouvrant ainsi la Moldavie sur la Mer Noire. Certes, la dite ouverture est modeste. Quelques centaines de mètres que les grands de ce monde ont daigné laisser à ce petit pays pour éviter de le priver, sans appel, d’une échappée vers la mer. Giurgiulesti. Tel est le nom de ce minuscule point sur la carte, pris en étau entre les grandes sœurs roumaine et ukrainienne. Des grandes sœurs pas très partageuses qui n’ont laissé que des miettes de terre promise. Elles qui ont pour horizon Odessa et sa voisine Crimée à l’est ou le delta du légendaire Danube au sud. Mais Giurgiulesti ne s’en laisse pas compter. Minuscule, oui, mais l’objet de toutes les attentions. Poste frontière comme un tampon entre l’Ukraine qui n’en finit pas de tourbillonner dans des crises sombres, parfois teintées d’Orange, et l’Union Européenne qui claque de toutes ses dents dès qu’un Ukrainien, un Ouzbek ou un Kurde pointe le bout de son malheur. Minuscule, toujours, mais théâtre d’un chantier hors norme qui permettra un jour à la Moldavie de maîtriser un brin son énergie et son trafic maritime. C’est bien là le plus cocasse. Giurgiuliesti offrira à son pays l’honneur d’appartenir au cercle des nations maritimes… alors qu’elle n’a pas d’accès direct à la mer. Heureusement que le Danube est un frère plus partageur que les sœurs !

Qui pourrait imaginer en quittant Cahul que cette route sudiste le mène vers un lieu si hautement stratégique ? On imagine, pour le moins, une route large et plane offrant un billard aux camions et aux engins de chantier. Que nenni ! Plus on s’approche du but, plus la terre à la couleur sable, recouvre la route. Plus les lacs, qui bordent l’horizon et flirtent avec le Prut, nous enfoncent dans un univers lacustre où les pêcheurs sont rois. Plus les maisons de bois peint de bleu ou de vert indiquent que le goût du pittoresque va terrasser le sens pratique et le béton. Plus les oies, aussi bêtes et fières que toutes oies du monde, et les cigognes, aussi sociables que leurs copines d’Alsace ou de Biesczady polonaises, nous confirment que l’homme n’est pas, ici, tout à fait chez lui. Pourtant, là bas, au bout de ces 60 kilomètres fort heureusement interminables, Giurgiuliesti fait figure de pont-levis. Derrière le Prut, au-delà du Danube, plus loin que le chantier, là où les douaniers et les militaires ne sont plus chez eux, ou pas encore chez eux… c’est ailleurs, chez les autres, chez les ennemis d’hier, les amis d’aujourd’hui… les frères de demain, qui sait ?

Ethnographie à Slobozia Mare
Fermé. Dommage… Mais non, un homme fait de grands gestes depuis le parking de l’épicerie de l’autre côté de la route. Il arrive en courant. Oui, la visite est possible. 15 mots de français pour lui, 5 mots de roumain pour moi, la visite promet d’être silencieuse. Souriant et énergique, il me permet d’entrer dans le plus invraisemblable musée qui soit. Passés les éternels râteaux et seaux à lait, les tapis de laine et les vêtements traditionnels, nous voilà face à des centaines de photographies. Toute l’histoire de Slobozia Mare est là, punaisée sur les murs, encadrée sous des vitrines, ternie, figée mais à jamais présente. Ici les fondateurs du musée nous regardent droit dans les yeux, là des partisans en arme crient leur révolte et leur trouille, plus loin un cavalier aux JO de Barcelone aussi fier que son étalon, bien en vue un cosmonaute en tenue puis serrant les mains des villageois, des jeunes garçons en uniforme morts au combat si loin en Afghanistan accrochent le regard du passant, puis des scientifiques amoureux des chiffres et des molécules. Tant de paires d’yeux nous regardent. Jamais je me suis senti aussi regardé. Tous ces gens valeureux, intelligents et disparus sont plus ou moins d’ici, de ce village perdu. Perdue aussi cette église détruite par les Soviétiques en 1961 dont la seule trace reste cette photographie en noir et jaune. Me laissant seul avec les fantômes, mon hôte est parti farfouiller dans un cagibi fermé à double-tour. Il en ressort une kalachnikov dans les mains. Diable ! Je crois comprendre que, par prudence, l’arme adorée par la planète entière, ne peut être exposée dans une simple vitrine. L’engin est rangé avec précaution. Dans la pièce suivante… une maquette de la Tour Eiffel !

Des sourires tombés du ciel
A la sortie de Manta, le paysage s’ouvre vers l’ouest à perte de vue. Les étangs, les marais séparés par d’étroites digues et à l’horizon la Roumanie abritée derrière le Prut invisible dessinent un paysage de contes et légendes. Le bruit d’une carriole grinçante et celui sec des sabots d’un cheval sur la terre battue me font tourner la tête. D’un chemin en contrebas apparaissent dans l’ordre, la crinière fofolle de l’étalon, le visage souriant du conducteur puis celle d’un petit bonhomme d’une dizaine d’année abrité sous un chapeau en poil de brebis. Par le fruit d’une complète spontanéité je me retrouve assis aux côtés de l’homme, le gamin m’ayant laissé sa place joue les acrobates pour éviter la chute. Entre deux soubresauts de la carriole, mon chauffeur me fait comprendre qu’il est berger et que là bas… loin… il y a un troupeau de moutons. Enfin, je crois comprendre cela ! Le cheval avance, seulement guidé par d’occasionnels coups de badine sur sa croupe insensible et par une onomatopée énigmatique pour moi.

Une sorte de « Pruuuuuuuuuut… » chuchoté par le pilote qui ordonne au cheval de ralentir quand le trou à venir est franchement trop cassant. Le paysage défile : de l’eau, des moutons, des marais, des hérons… 20 minutes, 30 peut-être et nous arrivons dans un sous-bois, en guise de parking à carriole ! Tout le monde descend. Je suis le seul à me tenir le bas du dos qui, j’en suis convaincu, sera bientôt d’une jolie couleur d’hématome ! A la lisière des arbres coule une petite rivière, sans doute un discret affluent du Prut. Un pont métallique rouillé abandonné jadis par une armée en vadrouille l’enjambe.
De l’autre côté un wagon tout aussi rouillé et déglingué que le pont sert de logement de fortune à une fine équipe de bergers pêcheurs de tout âge. Des chiens affectueux, sans doute à l’hygiène fort peu recommandable, surveillent un vieil homme qui scrute un bouchon. Des adolescents, cigarettes au coin des lèvres, remontent de grands filets vides. D’un geste je comprends que je suis invité à grimper dans le wagon et que je dois m’assoire sur un tabouret. Pas n’importe quel tabouret, celui qui n’est pas bancale ! Tout le monde s’entasse dans le wagon. Pain, graisse de porc, vin blanc, fromage de brebis et oignons sont au programme. De quoi remettre toute l’équipe dans de bonnes dispositions pour se mettre au boulot, à savoir compter les moutons, sans s’endormir, puis les mener paître dans un pré des environs. Nos chemins se séparent. L’équipe se divise, les poignées de mains sont franches et les sourires pétris de générosité. Un jeune garçon d’une quinzaine d’année, suivi comme son ombre par un plus jeune au regard malicieux, me fait signe de les suivre. Comme sur un bateau, l’équipage a changé de quart. Il y a ceux qui partent dormir et ceux qui restent travailler. Je pars avec ceux qui ont droit au repos.

Pas le temps d’ouvrir la portière que mes oreilles sont à nouveau sollicitées. Tel un diable sorti d’une boite un homme, arborant un grand sourire éclairé par des dents en or, prononce des mots magiques. Ceux que je comprends : « Caï, miere, doma* ». Ce brave homme joue finement la partie. Il ne fait pas de phrase, prononce des mots simples et ne me laisse pas le temps de réfléchir. Nous voilà assis dans la voiture, en route vers sa maison toute proche, la haut sur la butte. Je suis attendu, c’est évident, ce qui ne laisse pas de m’étonner. Victor, le fils de la famille, m’explique dans un anglais plus que correct, qu’il était à la pêche sur l’étang lorsque je suis monté dans la carriole, à l’aube. Il avait alors interrompu son travail, ramené la barque sur la berge et était rentré chez lui pour organiser ma réception. Sidéré, je suis ravi mais sidéré. En un rien de temps, je me retrouve à visiter l’atelier de menuiserie du père, la maternité de poussins de la mère, les ruches de la famille. Je croise le veau qui squatte la cour en attendant de prendre quelques kilos. Le temps d’une photo Victor enfourche une moto qui ferait pâlir plus d’un collectionneur. Tout s’enchaîne. J’entre dans une petite pièce qui donne sur une chambre. Des tapis couvrent les murs et le sol. Chacun se déchausse. Arrive une assiette de viande et d’œufs, puis un bol de miel d’acacia. Victor explique que sa famille est d’origine bulgare, de foi protestante fervente et que l’hospitalité est un devoir. Il me semble que chacun résume le plus vite possible ce qu’il souhaite dire, de peur que le temps ne manque. Je ne sais pas si j’abuserais en restant plus longtemps parmi eux, ils ne savent pas s’ils peuvent me retenir sans me gêner. Pour gagner un peu de temps et ne pas fracturer ce moment de gentillesse, je leur fais par de mon désir d’acheter du miel et du fromage. Le temps de trouver un arrangement sur le prix est du temps gagné ! Un prix plus que correct, rien en comparaison du temps doux comme du miel d’acacia passé avec ces gens délicieux.
* Thé, miel, maison

1 leu* pour le défunt
Elle est arrivée à pied, courbée comme un roseau, pliée sous le poids de poches en plastique garnies de mystères et de trésors. Beaucoup lui sourient. Elle passe comme une ombre devant les tombes où les familles s’affairent. A deux enjambées de moi, elle pose enfin son fardeau et presque mécaniquement se redresse. Elle fait face à une tombe herbeuse sur laquelle trônent des fleurs artificielles défraîchies. Après quelques instants de prière, elle reprend sa route vers le puits, par chance creusé à proximité. La vieille femme s’épuise à remonter le seau du puits. Elle fait mine de se dépêcher car des centaines de personnes vont avoir besoin de ce même point d’eau dans les minutes et les heures qui viennent. Elle transvase l’eau du seau dans une bouteille de plastique à l’aide d’un petit gobelet attaché par une ficelle aux branches de l’arbre planté tout près. Dans ce cimetière du village de Besalma, comme partout en Moldavie orthodoxe, ce lundi d’avril est le jour des morts. Un jour où le prêtre bénit des quantités incroyables de nourriture que les familles vont partager assis dans l’herbe près des tombes ou sur de petites tables installées à cet effet. Un jour où le mot partage prend une valeur qu’on croirait oubliée. Partage d’une tranche de saucisson, d’un plat de riz, d’une barre de chocolat, d’un verre de vin (plusieurs !) ou d’un leu. C’est ce que cette vieille femme, usée par une vie paysanne, a choisi de partager avec moi. Elle s’approche, sort de sa manche une pochette transparente fripée, garnie de billets de 1 leu. Elle les déplie, en extrait un, les replie, remet la pochette dans sa manche et me tend, presque sans me regarder, le leu. Puis elle disparaît, comme un gamin qui fait un coup en douce. Comme un goujat de base débarquant de la planète Mars, je n’ai rien à partager. Elle, si. Six centimes d’euro que je me promets de conserver comme un trophée inestimable.
* Leu est le singulier de Leï, la monnaie moldave

Rien n’arrête le vent
Avec les vignes comme seul relief et les forêts d’une discrétion absolue, qui pourrait bien freiner le vent ? Dans le ciel les corbeaux jouent avec ses courants, dans la prairie les moutons forment des bataillons bien serrés et se protègent les uns les autres, sous terre les marmottes se gaussent et sifflent en cœur mais le berger lui ? Il se dandine. Emmitouflé dans d’épaisses couches de laine, engoncé dans une parka cousue il y a longtemps, il prend ce satané vent de plein fouet. Il se dandine et fait semblant de mener le troupeau. Sans doute est-ce le troupeau qui le mène. Rien n’arrête le vent...




