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« MALI - Naviguer sur une légende »

Une traversée du pays par le fleuve Niger

le 10 janvier 2012, par Arnaud Galy

Rallier Mopti à Tombouctou à bord d’un bateau de commerce - et vaguement de croisière - est l’occasion exceptionnelle de découvrir la vie d’un fleuve mythique : le Niger.

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La berge à Mopti

« Voilà ce fleuve fameux dans l’Antiquité, le rival du Nil, auquel la superstition païenne donna une origine céleste ; comme lui, il préoccupa l’attention des géographes de tous les temps ; comme celle du Nil, et plus encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes. » Jules Verne. Cinq semaines en ballon.

Mopti, envoûtant capharnaüm

L’odeur de poissons séchés est insoutenable. Le bruit des mobylettes pétaradantes et fumantes est assourdissant. La foule grouillante et oppressante donne le vertige. Une épaisse couche de saletés plastifiées recouvre uniformément le sol. Des carcasses de bus ou de voitures rouillées abritent des squatters en tout genre. Des Renault 12 jaunes, déglinguées comme des épaves, roulent à vive allure en fendant la foule à grand renfort de klaxon. Elles arborent fièrement le signal « taxi ». Bienvenue à Mopti ! Ici, on succombe à l’irrésistible attraction de cet univers indescriptible, en se laissant submerger par tout ce que le Mali excessif nous jette à la figure, ou on reste cloîtré dans son hôtel en attendant le départ du bateau ou du bus. On adore ou on déteste ce mélange de Cour des Miracles et de Tour de Babel qui flotte sur les eaux du Bani. La confluence entre le Niger et son affluent n’est qu’à quelques centaines de mètres du port.

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Mopti, jeu d’enfants

L’extension de la ville est impossible tant l’environnement est marécageux. Mopti est figée dans son architecture originelle, éparpillée d’île en île. La croissance s’est déplacée à 10 km au nord, à Sévaré. Cette ville sans charme, ni réel passé, accueille tout ce que le développement touristique ou administratif impose. Pendant que Sévaré se modernise, Mopti entretient son image de port fluvial encombré de pirogues et de pinasses surchargées. Elle est le point de départ de toutes les aventures sur le Niger qui étale ses eaux dans un delta intérieur de 30 000 km2. A la fin de l’été, après la saison des pluies le Niger gorge la plaine de la richesse la plus inestimable en Afrique subsaharienne : L’eau. Le lit du fleuve s’étend à perte de vue, la plaine est inondée.

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Mopti, d’une berge à l’autre

Les Bozos, maîtres du fleuve, y pratiquent l’art de la pêche en toute sérénité. Les rizières verdoyantes permettent l’autosuffisance alimentaire à tout le pays.

Un Allemand délabré

Le Tombouctou est à quai depuis plusieurs jours. Le pont inférieur est déjà occupé par des passagers couchés sur des nattes. Le thé bout sur les braseros, et les noyaux de dattes, crachés sans retenue, recouvrent le quai. Ce soir, Dieu sait comment, le Tombouctou mettra ses moteurs en route et descendra le cours du fleuve. Inch Allah. Du haut de ses 30 ans, ce bateau « Krupp », construit en Allemagne sur le modèle de ceux qui croisent sur le Rhin, peut emmener 135 tonnes d’engrais, de sacs de riz, de poteries, d’ânes, de pastèques, de calebasses ou de passagers. Le capitaine, l’oreille collée à une petite radio diffusant RFI sans relâche, conduit la manœuvre d’embarquement. Des dizaines de jeunes vendeurs sillonnent les coursives et entrent sans hésitation dans les cabines délabrées. Ils proposent de la nourriture, de l’artisanat et de l’eau. Sans doute savent-il que l’eau à bord n’est pas consommable et que les bouteilles vendues par l’équipage sont hors de prix. Quelques très jeunes demoiselles, nonchalantes, traînent les pieds sur le pont et parfois poussent les portes des cabines.

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Ombres chinoises sur le Tombouctou

Tout s’achète, tout se vend. Sur le pont supérieur, des membres de l’équipage sortent deux énormes enceintes du salon « Karl Helmut Zahn ». Après de multiples crachotements, la voix rauque du griot des ondes, Salif Keita, retentit. Volume 12, au moins. La sono est en état de marche. Le reste est déglingué comme si un typhon s’était abattu sur le bateau. Chaque mètre de balustrade en fer est gondolé, pas une porte ne ferme sans un coup de pied bien placé, les éclairages et les climatiseurs sont arrachés. Quant aux cabines et aux sanitaires… que dire ? Qu’importe la sono fonctionne bien ! Mieux que le tuyaux de fioul qui fuit autant dans le Niger qu’il ne remplit la cuve. Assis sur la barge de carburant, les passagers désœuvrés fument. Dans l’indifférence générale, vers 2h00 de la nuit, avec 6 heures de retard, la corne retentit et le Tombouctou s’arrache du quai. Il faut bien être « toubab » pour regarder l’heure !

Sa Majesté entre en scène

Au petit matin, les souvenirs du nébuleux embarquement s’estompent. Le Niger, majestueux et nourricier, remplit l’horizon. Sur le pont, le spectacle est à son comble. Le pilote du Tombouctou, un Targui caché sous un chèche marron, zigzague d’une berge à l’autre à la recherche des plus hauts fonds. Même large de plusieurs kilomètres, le Niger n’est navigable que dans un chenal très étroit. Parfois, perdu dans des marécages, le fleuve n’est guère plus large que le bateau qui doit prendre appui sur les berges pour virer de bord. Le Targui a le sens de la navigation, bien loin de l’image du guerrier fièrement juché sur son chameau ! Le bateau qui change souvent de trajectoire vient parfois frôler les villages des nomades Bozos. Ces familles de pêcheurs n’ont pour seule attache que leur pirogue. Elles se déplacent en rythme avec la crue ou la décrue du Niger, occupant momentanément des huttes rondes de peau et de paille. Parfois, des villages « en dur » signalent une installation permanente. Les maisons sont alignées sur des langues de terre prises en étau entre deux bras du fleuve ou encerclées par des marécages. Au delà de l’espace réservé aux maîtres du fleuve, la plaine inondée est occupée par des rizières exploitées par les agriculteurs bambaras et songhaïs. Plus loin on aperçoit les troupeaux de zébus menés par les pasteurs nomades peuls. Longiligne, un bâton tenu en travers des épaules, coiffé d’un grand chapeau triangulaire, le berger peul est le seul relief dans la bourgoutière* enrichie par la présence nourricière du fleuve.

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Marcheur solitaire dans l’immensité de la vallée du Niger

Le Tombouctou serpente maintenant dans un chenal très étroit. Il fend une mer d’herbes aquatiques et de nénuphars. Soudain il débouche sur une immense étendue qui se perd dans l’horizon. C’est le Lac Débo. Rien n’a changé depuis que le voyageur français René Caillié navigua dans ce méandre pour atteindre le lac. C’était en 1828. A cette époque les équipages des pirogues qui pénétraient dans cette mer intérieure tiraient des coups de fusils en l’air en criant : « Salam, Salam ! » Jules Verne, jamais en retard pour emmener ses lecteurs dans des endroits insolites et majestueux, planta une scène de son « Cinq semaines en ballon » dans ce décor de rêve. Néanmoins, le romancier donne un détail qui laisse perplexe : « Malheureusement il* inclinait encore plus au sud et franchit en quelques instants le lac Débo. » Surprenant quand on sait que le lac Débo s’étend sur 250 km2 !

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Une escale en attendant Tombouctou

Dès la sortie du lac, les escales s’enchaînent : Akka, Niafunké, Tonka, Diré. A chacune d’elles le rituel est le même. Sur le pont, les passagers aperçoivent, en premier, le minaret de la mosquée. La haute pyramide de terre domine les quartiers et le port. Puis on distingue des groupes de villageois qui s’alignent le long des berges en signe de bienvenue. Des pirogues encadrent le bateau et lui font une haie d’honneur jusqu’au quai. Le Tombouctou tout juste amarré, une dizaine de femmes sautent sur la berge et rejoignent les villageoises. Un marché est improvisé en quelques secondes. Le village est approvisionné en marchandises venues de la ville et les passagers en profitent pour améliorer leur ordinaire. Même ceux nourris par le restaurant de bord. Surtout ceux là ! Poissons séchés, bananes, tagellas* sortis du four montent à bord contre quelques Francs CFA. Des meubles, un vélomoteur, des batteries de voiture ou des bidons d’essence en descendent. Le passage hebdomadaire du bateau, à la saison des hautes eaux, est incontestablement un moment attendu comme une fête et une nécessité.

Entre Tonka et Diré, le paysage verdoyant et plat s’efface peu à peu. Les premières petites dunes de sable modèlent le relief. Elles sont discrètes mais le désert s’approche imperceptiblement. Les tamaris et les mimosas colonisent les pentes. Les nomades dressent les campements sur les berges.

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Tombouctou s’approche...

La décrue du Niger accroît l’espace occupé par les jardins. Des pompes signalent la proximité de parcelles éloignées, irriguées par le réseau de seguia*. Le fleuve n’en finit pas d’offrir ses bienfaits. A bord du Tombouctou, chacun organise sa vie au ralenti. Un homme monte sur le pont supérieur, un tapis de prière sous le bras. Après les ablutions, il s’oriente vers la Mecque et s’adresse au Prophète. Le « malheureux » n’a pas prévu que le pilote allait devoir zigzaguer pour ne pas poser le bateau sur le sable. La Mecque n’est jamais dans la même direction. Il contient son dépit et se lève sans rien dire. Quelques compatriotes sourient. Un couple de jeunes belges, jumelles rivées sur les yeux, observe et s’extasie devant les rapaces, hérons ou migrateurs qui regardent passer le bateau comme les vaches regardent les trains. Un immense Targui, drapé dans un boubou marron, caché sous un chèche méticuleusement posé, satisfait le moindre besoin de sa famille. Ils passent le voyage sur une natte aux espaces bien délimités : Le coin-cuisine pour faire bouillir le thé et le riz, l’emplacement des bagages et celui des couvertures pour le repos. Deux enfants, une femme, un homme et une jeune fille l’accompagnent. L’adolescente est costumée et coiffée harmonieusement, étincelante de couleurs. Ses pieds sont teintés de henné pour qu’elle ne foule pas le sol impur. Elle est secrète, presque isolée. Le Targui attentionné est son futur beau-frère. Il la conduit à son mariage. Elle n’a encore jamais rencontré son futur époux. Dans le salon, un vieil Américain, costumé comme Indiana Jones, demande à son guide de lui « éplucher » son poisson. Un petit air de colonie flotte sur le Niger. Sur la berge, un village Bella* défile. Il est bâti d’un mélange de peaux, de terre, de bois et de plastique. Une ribambelle de gamins rieurs est alignée les pieds dans l’eau. On entend des « bonjour » et des « bismillah »*. Derrière eux un rectangle de pierres plates délimite l’endroit de la prière. Le nomadisme n’est pas compatible avec la construction de mosquée en dur.

Tombouctou, toujours aussi inaccessible !

Après avoir touché le fond vaseux à plusieurs reprises, le pilote s’engage dans le canal qui relie le Niger à Kabara, le port de Tombouctou. L’arrivée nocturne du bateau est une vraie scène de cinéma. Sur le quai, des dizaines de jeunes garçons piaffent d’impatience et partent à l’abordage dès que la coque frôle la berge. Certains s’engouffrent dans les escaliers, la plupart grimpe sur les balustrades et enjambe pont après pont. Impressionnant ! Une incroyable cohue secoue la bateau. Le but de tout ce délire collectif est simple : Être le premier dans les cabines des « Toubab » et imposer ses services. Un seul mot d’ordre pour les « Toubab » : Rester zen et ferme ! Tombouctou n’est qu’à 10 kilomètres de Kabara. La folie ne tombera qu’à l’arrivée sur la place de la gare routière.

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Tombouctou, éternelle atmosphère

Autrefois, « le phare de l’Islam » vivait au rythme des riches commerçants sahariens et des étudiants. Sagesse, culture et prière étaient les moteurs de cet inaccessible fantasme d’Européens. Aux 18ème et 19ème siècles, explorateurs et érudits occidentaux de toutes sortes ont tenté de pénétrer ce lieu interdit aux Nasars, les chrétiens. Beaucoup y ont laissé la vie.

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Tombouctou, les tentes à l’extérieur de la ville

Aujourd’hui Tombouctou est moins difficile à atteindre et surtout l’accueil est bien moins sanglant ! Certes, les petits talibés* harcèlent l’étranger en quête de quelques Francs CFA, mais ils ne sortent plus de sabre pour mener à bien leur mission !

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Tombouctou, terre de sable !

Aux portes du désert, la ville poussiéreuse préserve et met en valeur les vestiges de sa richesse passée. Mosquées, bibliothèques de manuscrits anciens et habitats traditionnels en terre sont les témoins d’un patrimoine qui souffre mais résiste. Bien qu’à une poignée de sable du fleuve Niger, Tombouctou appartient résolument à l’univers du désert.

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Tombouctou, un peu de lecture

C’est une ville saharienne, peuplée de Touaregs et de Maures. Les regards sont orientés vers les dunes : Gao, la Mauritanie ou l’Algérie. Rien ne laisse à penser que le fleuve arrose les environs. Ici, il perd beaucoup de sa légende et de son attraction. Un mythe chasse l’autre. Ici, le désert est roi. Une exception peut-être : Deux petits bonshommes d’une dizaine d’années qui ont suivi le Tombouctou lors de son retour vers Mopti. Tous deux habitent Kabara. Ils ont suivi le bateau tout le long du canal, comme des ombres sous la lune. Ils ont franchi les petites dunes et les marigots en trottinant pendant plusieurs kilomètres avant de céder. Épuisés, sans doute ! Que représentent le bateau et le fleuve dans leur imaginaire. Peut-être l’un deux racontera-t-il un jour à ses petits-enfants qu’autrefois il rêvait d’infini devant le bateau délabré qui fuyait vers l’inconnu ? Peut-être un jour sera-t-il pilote targui d’un Tombouctou toujours plus rouillé et délabré ? Chic, le Niger fascine toujours !

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Tombouctou, le voyage et le goudron s’arrêtent !

P.-S.

Article mis en ligne en novembre 2009.

Lecture audio

Naviguer sur une légende
par Corinne Pougnaud
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