Chantée ou peinte par les plus grands artistes la Seine a toujours fasciné. De tous temps, elle a été une ligne de partage entre les deux grands types de sociologie des Parisiens. Sa rive gauche a toujours eu une image estudiantine et festive alors que sa rive droite cultivait celle des affaires. Avec l’effervescence de nos sociétés actuelles, cette ligne de partage perd de sa pertinence. Néanmoins, les Parisiens entretiennent le mythe.
Les ponts et les passerelles sont autant de liens entre les deux mondes, comme des passages pour piétons entre deux côtés d’une même rue. Telle une avenue, la Seine génère son trafic motorisé, ses habitants, ses commerçants. Une avenue ornée des plus belles réalisations architecturales témoins des derniers siècles. La Seine est une galerie d’art. Pourtant on ne peut pas simplement résumer ce fleuve à son rôle de galerie touristique. Il continue d’être un acteur de l’économie et de la vie des Parisiens.
Le bateau est intimement lié à la ville ! « Fluctuat nec mergitur »*, telle est la devise de Paris : « Le bateau est ballotté par les flots mais ne coule pas ». Tout est dit ! Depuis toujours le fleuve joue les premiers rôles dans une pièce qui régale des millions de touristes chaque année. La petite île de la Cité est le berceau de cette histoire. Les tribus gauloises, contemporaines du célèbre Astérix, installèrent sur ce petit bout de terre les fondations de la cité. A cette époque, Paris n’était encore que Lutèce et ses habitants étaient membres de la tribu des Parisii.

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Un patrimoine inestimable
Au fil du temps, Paris s’est imposé comme un judicieux carrefour pour le transport des hommes et des marchandises entre le nord et le sud de l’Europe. La Seine navigable est le moteur de l’expansion économique. Rois et puissants perçoivent vite l’intérêt du fleuve et l’utilisent comme un atout de charme en le bordant des plus beaux monuments.
Aujourd’hui on estime que 80% des sites touristiques et culturels de la capitale sont accessibles par la Seine. La Tour Eiffel, le Louvre, Notre Dame ou le Musée d’Orsay enrichissent les berges ou les îles. Cette réalité n’est pas un vestige du passé, la Seine continue d’être le fil conducteur des nouvelles réalisations. A l’est, le quartier de Bercy, autrefois port de commerce, est aujourd’hui un quartier à la mode planté des quatre tours de la Grande Bibliothèque voulue par François Mitterrand. Elles symbolisent 4 livres ouverts. L’édifice fait face au Palais Omnisports recouvert de gazon où s’affrontent les sportifs du monde entier et où les plus grandes stars de la musique présentent leur show. La démesure est au rendez-vous si l’on prend le temps de contempler le Ministère de l’Economie et des Finances. Tel un gigantesque paquebot perpendiculaire à la Seine, le monstrueux bâtiment n’en finit pas d’alimenter les polémiques entre les modernistes et les conservateurs.
En revenant vers le centre ville, sur la rive gauche, l’œil du passant sera irrémédiablement attiré par le lumineux Institut du Monde Arabe crée par l’architecte Jean Nouvelle. Quant à l’ouest, au-delà de la Tour Eiffel, il n’est pas en reste et les quartiers modernes poussent comme des champignons. C’est là que les années 70 ont vu naître le « Petit New York », un quartier d’affaires aux 20 tours brillantes longtemps décriées avant d’être classées patrimoine mondial de l’Unesco. Dans la même veine, les bords de Seine accueillent aujourd’hui les sièges des plus grandes entreprises de l’audiovisuel. TF1, Canal+ ou France Télévision ont donné une carte blanche à des architectes experts en aluminium, verre et matériaux clinquants. Incontestablement, la mode n’est pas à la discrétion ! Mais la Seine n’est jamais restée dans l’ombre. Elle a toujours servi de vitrine à Paris.
Vivre avec elle
C’est tout d’abord, une vitrine économique. 600 entreprises et 70 000 personnes sont directement concernées par l’activité liée au transport fluvial sur la Seine en région parisienne. Pour s’en apercevoir il suffit de compter les péniches chargées de sable, d’engrais ou de combustible qui glissent majestueusement au pied de la Cathédrale Notre-Dame ou du Louvre. Au cœur du centre historique le plus fréquenté au monde, ces silhouettes massives font partie intégrante du décor. Paris est le deuxième port fluvial d’Europe, ce qui occasionne un trafic presque ininterrompu. Pourtant le transport fluvial n’a jamais été une priorité politique des décideurs français, au grand désespoir des écologistes ou des entrepreneurs belges, néerlandais ou allemands qui sont les principaux utilisateurs des voies d’eau. L’économie du nord de l’Europe continentale vit au rythme des mariniers, contrairement à la France qui a peu à peu abandonné cette culture après la deuxième guerre mondiale. C’était encore l’époque des familles de mariniers qui se transmettaient l’art de naviguer de père en fils. Combien d’enfants sont-ils nés dans le brouillard d’un port du Nord ? Combien de jeunes hommes n’envisageaient rien d’autre comme métier que celui du père ? Les anciens évoquent avec nostalgie la grande époque. Malgré tout, Paris reste un carrefour incontournable pour beaucoup entre la Manche et l’Europe du Nord. Les architectes des ponts et des berges étaient certainement bien loin d’imaginer que de tels bateaux ou convois transportant des milliers de tonnes de marchandises, parfois longs de 100 mètres, viendraient faire des vagues sous leurs œuvres. Les mariniers se souviennent du Pont des Arts, construit sous Napoléon, qui dut être reconstruit en éliminant une arche qui avait été démolie par un bateau pousseur. Néanmoins les incidents sont excessivement rares. Les conditions de navigations sont assez stables et lors des inondations la navigation est interdite.

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Changement d’époque
Le Port Autonome de Paris annonce environ 5 millions de passagers transportés par les différentes compagnies parisiennes. Espérons encore une fois que « Fluctua nec mergitur » ! Les trimarans se nomment Catherine Deneuve ou Jeanne Moreau. Leurs haut-parleurs diffusent les commentaires historiques dans toutes les langues du tourisme et de plus en plus en chinois, polonais ou portugais pour les touristes brésiliens. L’impact économique des croisières commentées et du transport de passagers sur la Seine dans Paris est capital pour le tourisme. Certains peuvent trouver que ce tourisme de masse manque de pittoresque, mais force est de constater que l’heure passée à faire un aller retour entre la Tour Eiffel et Bercy est un incomparable moyen de régaler ses yeux et son imaginaire. Bien sûr, les illustrations sonores et les commentaires sont parfois bien convenus mais le résultat fonctionne. Les bateaux se remplissent, comme par enchantement, de populations multicolores et de toutes conditions sociales. En réponse à ces extraordinaires résultats le Port de Paris est classé à la première place mondiale des ports de tourisme. Cette réussite commerciale arrange aussi les affaires du trafic routier en ville. Imaginons que cette impressionnante masse de touristes doivent se retrouver dans des cars : la Tour Eiffel et tous les autres sites seraient noyés sous les embouteillages. L’excursion sur la Seine désengorge la ville tout en satisfaisant les visiteurs. Que demander de plus ?
Gardiens du fleuve
Le transport annuel, sans incident, de 5 millions de touristes au milieu des péniches et des plaisanciers ne peut se faire qu’avec des personnes motivées et compétentes. Etre capable d’assurer la sécurité des personnes et des biens est une des missions que les pouvoirs publics se doivent de préserver. C’est cette tâche que les membres de la Police Fluviale remplissent. Créée en 1900 à l’occasion de l’Exposition Universelle, la Brigade Fluviale a la charge d’assurer la tranquillité des usagers et des riverains de la Seine ou de ses affluant autour de Paris. Les hommes sont postés sur une caserne flottante vers la gare d’Austerlitz, quai St-Bernard. Les compétences et la qualification des policiers de la Brigade ne cessent d’évoluer depuis sa création. Autrefois, ils étaient plus marins que policiers, mais aujourd’hui ils se doivent d’avoir les mêmes compétences que leurs collègues « terrestres » et en plus posséder les brevets ou certificats de plongeurs ou pilotes. Ils ont souvent une corde de plus à leur arc : Peintre, menuisier ou mécanicien de façon à assurer la maintenance de leur matériel.
La Brigade Fluviale est un petit état presque autonome dans la grande famille de la Police Nationale. Un certain prestige les accompagne dans leurs activités quotidiennes : Repêchage de véhicules ou de personnes vivantes… et parfois décédées, secours à bateaux en difficulté, interventions sur des pollutions ou surveillance de fêtes nautiques, de déplacements officiels ou de chantiers sur les ponts et les berges. Aux commandes de leurs vedettes rapides ou de leur remorqueur-pousseur, ils sont plutôt bien admis par les usagers du fleuve. Leur rôle est plus souvent considéré comme un geste de secours ou de prévention que comme une répression. Mais attention, l’important trafic sur la Seine oblige à un respect des lois et des conventions. Un respect qu’ils imposent habillés d’une tenue d’homme-grenouille ou l’arme à la ceinture !
Vivre sur la Seine
C’est le privilège d’environ 250 familles qui résident le long des quais, logées dans leurs péniches aménagées. Bien qu’attirés par l’eau douce ou salée, ce ne sont pas des professionnels. Simplement des passionnés qui sacrifient le confort traditionnel à leurs rêves. Un privilège qui n’a pas que de bons cotés ! Nombreux sont ceux qui ont voulu remplacer leurs appartements par une péniche amarrée au bas des Champs-Elysées et qui ont du déclarer forfait après quelques années de vie sur l’eau. Le coté « chic » de la situation a aussi ses revers de médailles. Il ne suffit pas de vouloir vivre d’une façon marginale pour y parvenir. Car les marginaux qui s’offrent le luxe de se réveiller chaque matin sur la plus belle avenue de Paris sont méritants. Ils sont médecins, journalistes, fonctionnaires ou entrepreneurs et tous ont une vraie passion pour le milieu qu’ils habitent. Les stars du show-business et de la télévision ont presque tous disparu après de vaines tentatives dans les années 80. Les habitants de ces villages flottants n’ont pas peur des blessures, des glissades, de la rouille, de la chaleur des tôles ou des risques d’incendies des intérieurs en bois. Ils ont une méfiance constante à l’égard de leurs enfants - et surtout de ceux des autres – et savent bien que l’insouciance du rêve peut tourner au cauchemar. En échange, chacun d’entre eux goûte sans modération le plaisir de voir de son hublot ou de sa cabine les statues dorées du pont Alexandre III, la majesté de l’Ile de la Cité ou, la Tour Eiffel illuminée chaque nuit. Coté financier, les heureux propriétaires ou locataires ont bien calculé qu’un appartement de superficie semblable dans un quartier similaire leur coûterait bien plus chers.

- Habiter sur une péniche nécessite un chien de garde !
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Une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de leur tête. L’épée appelée « rentabilité ». En effet, les gestionnaires des voies navigables voient d’un mauvais œil les quais seulement occupés par des péniches familiales. Il serait bien plus rentable de louer les emplacements à des compagnies, des péniches restaurants ou des péniches discothèques. Elles sont déjà nombreuses sur les 12 kilomètres du cours de la Seine intra-muros, mais leur multiplication ferait exploser les rentrées d’argent. Il y a 20 ans déjà, un ancien maire de Paris nommé Jacques Chirac, en avait eu l’idée. Mais le projet de commercialisation des quais n’avait pas été mené à bien. L’idée est toujours dans l’air, sans que l’on puisse en discerner vraiment les contours. Les idées d’aménagement font toujours peur aux amoureux. Les vieux parisiens se souviennent des projets du Président Pompidou qui, dans les années 70, voulut faire des berges une « voie express ».
Quelques tronçons ont bien été aménagés mais le coup fatal a été évité de peu. Les perspectives seraient plutôt orientées vers les piétons, les vélos et les arbres. Mais les projets politiques sont soumis aux verdicts des élections. Le mot d’ordre pour tous les « aficionados » des lieux est donc la vigilance. En attendant, les habitants des villages flottants profitent à plein de leurs emplacements et de leur sympathique marginalité. De leurs petites terrasses, ils voient défiler les bateaux de croisières, les péniches chargées de fret, les touristes curieux, les cyclistes profitant des voies sur berges sans voiture, les randonneurs en rollers et les pêcheurs en quête d’anguilles ou de brochets. Avec un peu d’attention il se pourrait même qu’ils aperçoivent un martin-pêcheur se régalant d’une des 20 espèces de poissons présentes dans les eaux parisiennes. Ils sont aux premières loges du spectacle offert par la plus belle avenue de Paris ! Pourvu que « Fluctuat nec mergitur » encore longtemps !

- Le pont Alexandre III, le journal dans le vent
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