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« Pérou à l’instant juste ! »

Par Sandra Daveau

le 5 mai 2010, par La rédaction de ZigZag

Il y a vibrations et vibrations, celles du sol et celles de l’âme. Sandra Daveau, photographe, privilégie les secondes. Celles qui la conduisent à déclencher à « l’instant juste » et à voir le monde au travers d’un filtre humaniste. Suivons-la sur un toit du monde, le Pérou.

Bribes de voyage

Aujourd’hui hui je me sens un peu triste. Un sentiment d’extrême solitude me saisit. Je me ballade d’un pas nonchalant en quête de rien. C’est curieux, même la beauté ne me saute pas aux yeux. Alors je m’assois sur un banc de la Plazza de las Armas, en attendant une illumination. Le soleil est doux et je ferme le regard à demi sur cette journée dont je ne vois pas l’éclat. Un vieil homme à moité courbé progresse vers moi....

Le livre ouvert sur mes genoux n’épargne pas la situation du pays et corrobore ce que je sens aussi depuis mon arrivée : le travail des enfants très rependu, les inégalités. 50 % de la population ne gagne pas un euro par jour, soit quatre soles, un repas au marche étant à 2,50 soles. Le luxe côtoie ici la misère et derrière les sourires se cachent une terrible réalité que je prends en ce jour en pleine face. Impossibilité de faire des études pour beaucoup et déficience des enseignants, grand racisme envers ceux d orignes indiennes, corruption, pas d’électricité pour beaucoup et surtout pas d’évacuation sanitaire car pas d’eau ! Cela signifie que de trop nombreuses personnes ne peuvent pas se laver et ce qui explique les fortes odeurs auxquelles je suis confrontée, comme celles qui émanent de ce vieil homme maintenant assis à mes côtés.

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Ph : Sandra Daveau

Il m’explique qu’il a 75 ans (il fait beaucoup plus), qu’il travaillait sur les chantiers et que maintenant plus personne ne veut de lui. Il tousse, je remarque une boule énorme sur sa nuque. Il dégage en même temps une forme d élégance et surtout une grande douceur. Je sens que c’est une rencontre importante. Il me prend la main et compare nos couleurs de peaux. Il aime la mienne et j aime la sienne d’un beau marron doré. Je ne sais plus quel âge nous avons.

Le vieil homme m’enseigne quelques mots de Quechua, la langue des Incas et sa langue natale.

NAPAICUANKE = Buenosdias = Bonjour

YOSOLPAIKE = Gracias = Merci

ALENYENCHO = Como estas ? = Comment ça va ?

ALIYEMNI CANE = Estoy bien = Je vais bien

Au détour de la conversation le message fuse comme une perle rare. Mon coup de cafard m’avait presque fait oublié un des objectifs de ce voyage : la recherche photographique et la rencontre des traditions andines. Il me dévoile enfin : « Tu sais aujourd’hui c’est la fête Ch’Iaraje à San Sebastian, aussi appellée Perachapti qui n’est autre qu’une fête préambule au carnaval, à un quart d’heure de Cuzco ».

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Ph : Sandra Daveau

Je change alors radicalement de rythme et me lance promptement sur le pave de la place. Je prends le vieux dans mes bras, nous nous embrassons (deux bises attention ! c’est du flirt incontesté), il sourit à pleines dents en me déclarant sa flamme et je saute dans le premier taxi à nouveau animée.

Comme tous les chauffeurs de taxi du coin, le conducteur est de descendance inca : Il est vif d’esprit et me dit que la religion catholique a fait beaucoup de tort à son peuple : Lui, comme ses ancêtres, croient dans le dieu de la Montagne, Quebava et de la Terre et des vallée, Aipa. Il se révèle très drôle aussi et me dit de goûter absolument les trois plats traditionnels dont son favoris le Kui, une viande raffinée selon lui. Je lui demande de quel animal il s’agit et il commence a me dire que c’est plus petit qu’un lapin et que ça tient du rat. Oh non ! Siiiiiiiiii Habituellement téméraire, je me refuse totalement à l’aventure.

Il me débarque finalement dans un bled en apparence sans âme et je m’engouffre sous les recommandations fraternelles de mon chauffeur dans une ruelle saturée de monde. Les vendeurs de lunettes de soleil crient « Gafas, Gafas ». Ceux qui proposent des coups de fils sont munis de téléphones portables et hurlent comme partout « llamadas, llamadas ». Le plus étonnant est ce vendeur d’élixirs, l’image du charlatan qui fait son « speech », dessins de viscères à l’appui, d’étranges flacons disposés devant lui et une cour d’attentifs curieux.

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Ph : Sandra Daveau

Je progresse dans une autre ruelle qui transporte une odeur insupportable de viande grillée inconnue. Quelques estivants se décalent et apparait la vision abjecte, tous les 3 mètres, de piles de cochons d’Inde entassés pêle-mêle sur les tables. Ils sont souvent carbonisés, figés dans un dernier élan, les dents du rongeur affichant une ironie grimaçante. « Une des viandes les plus fines » me répète un amateur... j’avoue être absolument dégoutée et par l’aspect et par l’odeur et je me rappelle fiévreusement Basil, le cochon d Inde de mon ami d’enfance, avec sa petite roue et qui étaitl’objet de notre tendresse d’enfant. La mort de Basil avait été un drame mais quelle vie douce à côté de cette sévère destinée. Deux autres plats semblent faire le festin des badauds. Le Chiriuchu, cochon d Inde froid accompagne de poule, de fromage, bref hyper protéiné, et aussi le bien connu Chicharron qui est du porc frit.

… Je m’engage dans la rue principale en progressant de plus en plus lentement dans une foule compacte. L’appareil photo, serré contre mon ventre, ressemble de plus en plus à un nourrisson. Je me dirige vers la Plazza de las Armas locale et là j’ai le souffle coupé ! Au-delà de la fête populaire, dont je suis témoin, se déroule un spectacle d’un intérêt non suspecté. Noire de monde face à une église qui tient de la cathédrale, l’endroit accueille aussi d’impressionnants échafaudages. En leur sommet gesticulent des personnages cagoulés qui ne sont autres que les danseurs acheminant les offrandes à la Paloma del Corazon, aussi appelée la Virgen Carmen. Une estrade de taille tout aussi imposante est remplie de monde affichant des sourires satisfaits. Je sais que je vais faire les premières photos puissantes du voyage quand je vois une sorte d’immense totem recouvert d icônes religieuses et de miroirs aux multiples facettes. Je m’en donne a cœur joie sans être inquiétée une seule seconde par les pèlerins qui se prosternent à tour de rôle. Mon incursion est protégée par les surfaces réfléchissantes qui renvoient une vision kaléidoscopique d’une foule multicolore.

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Ph : Sandra Daveau

Je suis dans cet état de grâce qui me frappe parfois : hyper réceptive et dans le rythme juste. Des cloches sonnent comme un gong et je sais qu’il faut que j’entre aussi dans la file qui se précipite et s’engouffre dans le lieu saint. On joue du coude ici pour parvenir à gravir les marches. Je joue le jeu comme si une urgence m’appelait. Des chants saisissants aux sons criards jamais entendus auparavant, retentissent et entrainent les méditants dans la fièvre des prières. Des bougies sont allumées face à des effigies de Vierges brillantes de mille feux. Les voix de quatre femmes âgées sortent comme des plaintes, elles jouent sur une corde proche de la rupture mais elles me procurent une paix intense. Elles répètent, semble-t-il, toujours la même phrase qui tourne en boucle comme des mantras. C’est un appel à la transe qui prend aux tripes et je n’y résiste pas. Ces corpulentes ancêtres diffusent leurs paroles magiques pendant des heures et je photographie en rythme le geste de recueillement qui dans chaque pays crée un flux particulier. J’ai l impression d’être invisible, personne ne prête attention a moi, je fais partie du décors spirituel, comme en Inde. Pas plus de démonstration de piété que d’interdictions agressives, non, un naturel fluide, une présence qui coule de source.

Je sors enfin des obscurités lumineuses pour me retrouver plongée dans un rassemblement des plus surprenants. Toutes les routes sont barrées ou presque. Je repère un occidental en haut d’un mur. Il est sur le point de redescendre. Je me précipite vers lui et lui tend ma main. Il me hisse sur les hauteurs d’où je peux apprécier la scène dans son ampleur, son gigantisme. Peut être 5000 personnes tapissent le pavé et se pressent autour de divers défilés, danseurs et effigies. Il y a-t-il un autre mot pour dire la couleur ? Coloré ? C’est la palette la plus impressionnante que j’ai pu observer, un rendez vous Indien et péruvien où les touristes sont noyés, dilués, happés entièrement.

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Ph : Sandra Daveau

Les masques de chaque procession se font chaque fois plus impressionnants. Des personnages démoniaques et sympathiques tournoient, sautent, font de grands gestes, écartant tout sur leur passage. Plusieurs d’entre eux m adressent des signes et je frémis de peur qu’ils m’entrainent dans un tourbillon auquel mon appareil ne résisterait pas. A chaque fois qu’une danse se termine ils soulèvent leur face de papier mâché ou de bois peint pour signifier que leur personnage a cessé d’exister. Les plus beaux visages apparaissent alors, radieux d’avoir donné de la joie à une foule séduite. Cagoules en tissu et autres peaux brodées font alors volte-face et le double visage au repos donne une teinte d’étrangeté à ces êtres. Résolue, je me fraye un passage vers un autre défilé religieux. Quatre hommes en nage portent une grande Vierge en bois et des mamas indiennes âgées viennent prier et déposer des pétales de fleurs sur ses pieds.

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Ph : Sandra Daveau

Des files d’individus costumés se forment et écartent la foule, la modèlent a leur grès en poussant des cris et en se tenant par la main. Je dois parfois insister pour être dans les premiers rangs tant convoités. Cette scène met le public dans un état quasi mystique et attire tout le respect. Après l’étendard des drapeaux annonçant les saints et patrons des vierges, je me fais totalement éjecter et ne peux hélas approcher les très beaux bonnets de laine en spirale fushia et jaune. Je choisis de prendre du recul et de me faufiler sous les échafaudages qui semblent solides. J’arrive a rattraper un groupe qui fait hurler de rire les spectateurs. C est curieux... même les enfants ont des bières a la main ! D’un coup d’un seul ils tournent tous sur eux même et la bière trop secouée coule à flot et balance un lait blanc mousseux sur la foule hilare en délire. Je me réfugie alors dans un coin étrangement déserté et un homme ne tarde pas à me hurler dessus sous l’œil semi moqueur de centaines de personnes bien au fait. Je suis sous un échafaudage de pétards qui va exploser d’un instant à l’autre et enfumer la moitié de la place. Chacun protège déjà ses tympans et je fais de même sentant vulnérable mon appareil photo qui a quitté mes mains pour quelques secondes... C’est l’heure, je me faufile presque sauvagement parmi les milliers d humains et les cochons d’Inde grillés et bondis telle une furie dans le premier taxi : Celui ci m’appendra le mot : TUPANENTISCAMA = hasta luego = à bientôt.

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Ph : Sandra Daveau

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Ph : Sandra Daveau

P.-S.

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Sandra Daveau
Autoportrait

À l’âge de huit ans, Sandra Daveau a vécu un moment, anodin pour son entourage, déclencheur pour elle ! Déclencheur est un jeu de mot facile... puisqu’il s’agissait d’une rencontre à la bibliothèque de Tours entre sa classe d’école primaire et deux photographes-voyageurs revenant du Pérou. 25 ans plus tard, la rencontre d’alors prend une allure prémonitoire ! Sandra est devenue photographe-voyageuse et après avoir déclenché et vibré de l’Inde à la Turquie, du Maroc aux États-Unis, du Guatemala à la Bolivie, elle s’est offert le luxe d’accomplir son rêve de gamine : déclencher et vibrer au Pérou !

« Pêcher les instants magiques ». C’est ainsi que Sandra dresse les contours de son métier. Loin des contingences de la presse et du journalisme, Sandra marche plutôt sur les traces des grands anciens, les Willy Ronis, Edouard Boubat, Doisneau, Henri Cartier Bresson, Marc Riboud qui eux aussi « pêchaient les instants magiques » et célébraient « l’instant juste ». Comme eux, Sandra ne conçoit pas son appareil photographique comme un outil d’enquête chasseur de vérité absolue mais comme un moyen de rencontrer l’Autre en poursuivant une vérité propre, intuitive, poétique et spirituelle. « Les photographies doivent porter une part de vérité paradoxalement grâce à la distorsion de la réalité causée par l’appareil ».

Au Pérou comme lors de ses autres voyages, Sandra est partie suivant son intuition, sans préparation ni guides touristiques ! « Pour moi trop de projections tue la création » dit-elle avec une nonchalance pétrie de convictions. « Il est préférable que le terrain soit vierge, sur un terrain vierge il est plus aisé de planter. Il faut sentir avant de savoir ». C’est ainsi que le fait de voyager seule permet d’entrer réellement en contact avec les personnes qui vivent sur place et d’avoir la chance d’être leur hôte.

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Ph : Sandra Daveau

La jeune femme n’hésite pas à avoir recourt à la métaphore lorsqu’il s’agit d’exprimer la déontologie qu’elle s’est fixée : « … se perdre pour apprendre, cultiver sa perte pour rencontrer et apprendre, comme au jeu de l’oie où l’on passe parfois à nouveau par la case départ pour mieux repartir ! » Une image déroutante qui confirme que Sandra n’a de cesse d’exprimer une vision propre par les moyens qu’elle choisit sans entrer dans le moule de l’uniformité, sans arrogance ni mensonge ...

sandradaveau1@yahoo.fr

www.myspace.com/sandradaveauphoto

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Ph : Sandra Daveau

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