
- Photo : CDT Hautes- Pyrénées
Dans la deuxième section de montée, mes oreilles commencent à réagir et « se boucher ». Mon accompagnateur m’explique que le « mal des montagnes » ne commence qu’à 3500m mais qu’on peut le ressentir ici à cause de la rapidité de la montée. Enfin, l’Observatoire apparaît dans la brume. Les murs rectilignes sont massifs et sombres, les coupoles d’observation sont rondes et blanches. Le montagnard précise en souriant : « Vous ne voyez que la partie émergée de l’iceberg ». Quelques secondes plus tard, j’effectuais mes premiers pas sur l’esplanade battue par le vent. Il était 17 heures.
Le cuisinier fut le premier à prendre la parole lors de la réunion d’accueil du groupe qui allait passer la nuit au Pic. Il désirait connaître les choix gastronomiques de chacun pour le repas du soir : garbure, magret de canard ou gigot, profiteroles ou fromage de brebis ? Le second à s’adresser à nous fut Florent. Son discours était beaucoup moins savoureux. Il nous rappela qu’avec l’altitude il fallait être économe de ses efforts et nous informa qu’il ne fallait pas sortir seul la nuit, qu’on se perdait facilement dans les 5 kilomètres de couloirs et qu’il y avait des alarmes partout à déclencher en cas de malaise ! Heureusement ces consignes dérangeantes mais indispensables furent suivies de l’intervention de Natacha, notre animatrice astronome. Un bel accent du sud, un dynamisme communicatif et un sens de la pédagogie aiguisé, le tout teinté d’humour. Elle énuméra les grandes lignes du programme de la nuit et de la matinée.

- Un rayon de soleil avant l’extinction des feux !
Après une rapide visite de la chambre, le groupe se retrouva au restaurant pour y déguster son plat régional choisi. A 20h30 précise chacun délaissa son assiette pour profiter du coucher de soleil depuis l’esplanade. Quelques minutes de bonheur absolu où les sommets pyrénéens et la vallée qui s’ouvre vers Tarbes et Toulouse s’illuminèrent de pastels jaune ou rosé. Juste quelques minutes car les nuages onctueux comme de la crème fraîche envahirent à nouveau le ciel. Retour au magret ! Dès la fin du repas, une alerte à l’orage nous empêcha de sortir. L’occasion de pénétrer dans les entrailles de ce bâtiment de 10 000m², haut de 6 étages. Nous entrâmes dans une salle multimédia. Natacha nous projeta quelques cartes du ciel et rappela aux mauvais élèves les bases de l’astronomie : Il faut 20 minutes à l’œil pour s’adapter à la vision nocturne, l’œil nu voit 2000 étoiles, depuis la France on peut observer 48 constellations, le nom des planètes vient de la mythologie romaine, l’étoile du Berger et l’étoile Polaire sont deux étoiles distinctes. Ce fut très utile pour moi, je l’avoue !
Enfin, l’alerte à l’orage fut levée. Tout le monde s’habilla chaudement avant de rejoindre une coupole d’observation. Comme des manchots en file indienne sur la banquise, nous avancions en prenant garde de ne pas glisser sur le verglas formé dès la tombée du jour. Dans la coupole Natacha régla le télescope, ouvrit le cimier et fit le point sur Saturne. A cet instant, plus personne n’avait froid et ne pensait aux nuages de la journée. L’heure était à la poésie, au rêve et au partage complice avec son voisin d’un soir. D’un naturel terre à terre, c’est à ce moment que mes pensées divaguèrent. Je pensais aux montagnards et aux astronomes de la fin du 19e siècle qui eurent l’audace, ou la délicieuse folie, de créer cet Observatoire. Je me souvenais de mes lectures où j’avais appris que les porteurs chargés de 40 kg de matériels partaient du village de Gripp pour atteindre le sommet du Pic, soit 1600 m de dénivelé... deux fois par jour !
Depuis 135 ans les moyens techniques ont évolué, certes, mais les équipements d’observation et d’étude à installer sont toujours plus nombreux. L’hélicoptère ou le téléphérique ont réduit les efforts produits par les hommes mais je reste stupéfait par la tâche accomplie. Comme les autres je regardais Saturne, Vénus ou Jupiter mais je ne pouvais libérer mon esprit de tous ces fantômes qui donnent une âme à ce lieu glacial. Des images et des pensées qui me suivirent jusque dans la petite chambre spartiate au quatrième sous-sol que je rejoignais vers 4 heures du matin. La fenêtre était bloquée par la glace. Je m’allongeais et entendais battre mon cœur. Peu à peu il s’habituait à l’altitude.
Le petit déjeuner avalé, Natacha nous guida vers les coupoles utilisées par les astronomes et chercheurs professionnels. Pendant quelques minutes nous avons touché du doigt le monde des coronographes. Les scientifiques qui étudient la couronne du soleil et les jets d’hydrogène qui secouent sa surface. Puis nous sommes entrés dans la coupole abritant le « télescope Bernard Lyot », du nom d’un des astronomes les plus respectés du 20e siècle. Le « TBL » est le plus grand télescope de France avec un miroir de 2 mètres. Natacha vulgarisait à l’extrême et faisait de grands gestes avec les bras pour mieux expliquer aux moins avertis les caractéristiques de ces monstrueuses machines. La balade au cœur du labyrinthe et dans le froid prit fin. Je me dirigeais vers le musée retraçant l’histoire de l’Observatoire et éclairant le visiteur sur le monde des planètes. Quand je ressortais, il neigeait à gros flocons. Le printemps est parfois taquin ! Il ne restait plus qu’à emprunter le téléphérique dans la brume et le brouillard. Un tête à tête avec les étoiles se mérite, le jeu en vaut la chandelle !

- Natacha, expressive et convaincue !



