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« QUéBEC - Avec deux passeports en poche »

Entretien avec Véronique Couzinou, journaliste « qui se souvient » !

le 17 novembre 2010, par La rédaction de ZigZag

Son « Dictionnaire insolite du Québec » est fraîchement sorti de l’imprimerie ! L’occasion de la rencontrer et d’en savoir plus sur son étonnant parcours québécois.

Avant d’aller plus loin, j’espère que mes questions ne vont pas vous achaler* ?

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Véronique Couzinou et son Carnet de route Québec
éditions MARCUS

Je suis sûre que vous êtes fin*, alors pas de problème !

Vous qui êtes native du Sud Ouest de la France, pouvez-vous nous éclairer sur les motifs de l’irruption du Québec et de l’Acadie dans votre vie ?

Je suis née à Périgueux, j’ai toujours voulu devenir journaliste et j’ai donc frappé à la porte du quotidien La Dordogne Libre l’année du bac. Quel rapport avec le Québec, me direz-vous ? Aucun a priori, si ce n’est que l’attirance que j’avais depuis petite pour cette Amérique qui parlait français et l’envie d’écrire, de devenir journaliste, se sont confondues à moment donné. J’ai fait des études de Lettres Modernes à Bordeaux et voulais travailler sur un écrivain contemporain pour pouvoir le rencontrer et faire une interview de lui à la fin de mon mémoire de maîtrise. Comme j’avais déjà un peu d’expérience en presse écrite, ça allait de soi. Et comme j’avais pris une option en littérature québécoise, travailler sur un auteur francophone devenait une évidence. Mais qui ?

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Antonine Maillet
Ph : CEAD Québec

Ne voulant travailler que sur un coup de cœur, j’ai attendu de le trouver… et ce fut L’Oursiade, roman d’Antonine Maillet, une auteure acadienne née au Nouveau-Brunswick qui a reçu le prix Goncourt en 1979 pour Pélagie La Charrette. Là encore, c’était une évidence : j’ai voulu travailler sur la notion d’identité, la quête de l’identité dans ce roman, moi qui m’était toujours demandé comment et pourquoi on parlait encore français en Amérique mais aussi ailleurs dans le monde. Et à travers cette quête, la recherche d’une universalité qui rapproche les hommes, la grande Histoire qui transpire à travers la petite, l’envie de refaire le monde sans être prisonnier de sa propre histoire. Antonine Maillet a tissé, au fil des ans, une matière romanesque quasi épique, très acadienne et pourtant parfaitement universelle, comme l’est la matière des contes. C’est ce que j’adore dans son œuvre. Pour en revenir au pourquoi du comment, j’ai travaillé sur l’Oursiade avec la perspective d’aller rencontrer l’auteure à Montréal, et de mettre l’interview à la fin de mon mémoire. La rencontre eut lieu le 9 mai 1994, dans les coulisses du théâtre du Rideau-Vert où l’on jouait une pièce de Mme Maillet. Ce fut mon premier voyage au Québec. J’ai eu une mention Très Bien pour mon mémoire. Mon histoire d’amour avec le Québec et l’Acadie commençait bien !

Prendre votre sac pour vous installer au Québec a-t-il été une évidence ou une opportunité ?

Les deux ! J’avais 28 ans, j’étais revenue six fois au Québec depuis ma rencontre avec Antonine Maillet et j’étais journaliste pigiste, notamment pour la Charente Libre à Angoulême et Cognac. Avant d’être embauchée pour de bon, j’ai fait ma demande d’immigration et je l’ai obtenue en 1999.

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Le Belem dans le port de Montréal
Ph : Véronique Couzinou

Avez-vous emménagé là-bas un 1er juillet ?

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La marmotte du parc Jean Drapeau - île Ste Hélène
Ph : Véronique Couzinou

Juste avant, fin juin, mais c’est déjà la période des déménagements au Québec car même si on renouvelle les baux au 1er juillet, il est tellement difficile de trouver des déménageurs à cette date que les Québécois s’y prennent plus tôt, ou un peu après ! Beaucoup se débrouillent par eux-même quand ils le peuvent. Personnellement, je suis arrivée avec 130 km de bagages mais pas de meubles.

Vous êtes-vous tout de suite sentie à l’aise avec « Bienvenue au Québec* », « la rivière aux biscuits* », « la zigoune* » les « Têtes à claques* » ou avec « le joual* » ?

Les Têtes à Claques n’existaient pas encore ! Mais étant venue sept fois au Québec, oui, l’intégration n’a pas été difficile. Je n’ai jamais vraiment buté sur l’accent car on a tous un accent par rapport à quelqu’un. C’est quand je revenais en France que je trouvais que les gens avaient un accent ! Et puis mon immigration était une immigration de luxe : rien ne m’y obligeait, j’étais volontaire, en bonne santé, avec un peu de sous de côté pour voir venir. Comment se plaindre ? Je suis d’une grande humilité là-dessus car il y a immigrant et immigrant. C’est une expérience très enrichissante que je ne regrette pas du tout. Si elle a été réussie, c’est aussi grâce aux rencontres que j’ai faites- presque toutes mes amitiés d’adulte, c’est au Québec que je les ai nouées- et au fait de vouloir m’intégrer sans calquer une façon de vivre dans un autre contexte, sans idées reçues et sans passer mon temps à trouver que telle chose, c’est mieux en France, ce qui ne veut pas dire qu’on doit s’interdire d’être critique. Mais il ne faut pas considérer qu’être Français est un « plus ». Comme ce n’est pas un « moins » non plus. Je n’ai jamais décidé de finir ma vie au Québec, je suis restée ouverte à ce que pouvais m’apporter la vie, mais j’ai vraiment désiré obtenir la citoyenneté canadienne pour pouvoir revenir dans « mon » pays, mon autre pays, quand je le désire, peu importe où je me trouve. Je suis revenue vivre en France en 2006 car mon amoureux y réside mais ma québécitude est toujours là et je me sens toujours chez moi quand j’arrive à Montréal. C’est un genre de schizophrénie géographique mais bien vécue ! Je n’ai jamais le regret d’être ici quand je ne suis pas là-bas, et vice versa.

Les premiers temps dans la vie quotidienne qu’est-ce qui vous a fait capoté* ?

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Carnets de route - Québec
éditions MARCUS

C’est difficile à dire, justement parce que j’avais déjà un peu vécu là-bas avant de m’y installer. Et la première fois, j’avais eu le sentiment d’être un peu de là aussi. Le dépaysement n’était pas immense. C’était différent. J’ai aimé le côté « cool », décomplexé, des Montréalais qui aiment faire la fête, la bonne bouffe - la gastronomie a énormément évolué ces dernières décennies - jouer dehors, comme ils disent, été comme hiver. Pour l’anecdote, ce qui m’a marquée la 1ère fois, c’est de voir les gens en bras de chemise et short début mai, quand moi j’avais encore un manteau léger parce qu’il ne faisait même pas 15°c dehors… Mais l’hiver est tellement long que dès qu’on peut, on pose un maximum de vêtements et on fait comme si c’était l’été ! Composer avec ce qu’on a, s’adapter mais s’autoriser aussi à rêver mieux, ça résume bien l’esprit québécois.

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Véronique Couzinou en yourte par -22°c !
Photo : Raphaëlle Grosheny

Confirmez-vous que le Québec « n’est pas pays c’est l’hiver * » comme le chante Gilles Vigneault ? Ce qui est tout à fait vrai dans la chanson, c’est qu’effectivement, l’hiver, on ne vit pas de la même façon, on ne pense pas de la même façon, on change ses habitudes car la ville ou le paysage changent. C’est plus qu’une simple saison rigoureuse, c’est une autre façon de vivre. Les saisons sont franches et belles, excessives, même. Du coup, elles façonnent les esprits, et rien n’est monotone. Sauf le mois de novembre, peut-être, qui est un entre-deux un peu maussade, plus tout à fait l’automne et pas tout à fait l’hiver.

Je vous taquine avec ces mots ou expressions typiquement québécois mais je ne fais que répondre à votre provocation ! Votre « Dictionnaire insolite du Québec » regorge de croustillantes anecdotes historiques ou géographiques et de vocabulaire pittoresque...

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Dictionnaire insolite du Québec
éditions COSMOPOLE

C’est le but : c’est comme un kaléidoscope à travers lequel on aborde le Québec, à la fois familier… mais pas tant que ça ! Pas besoin d’y mettre les pieds, en tout cas, pour sourire à la lecture ou pour tout piger ! Je n’ai pas non plus voulu faire un dictionnaire de la langue car ça, il y en a beaucoup, mais seulement mettre quelques-unes des expressions savoureuses, pas toujours très connues, d’ailleurs. Il y a des incontournables, et parfois, des mots qu’on croît connaître mais dont le sens est bien différent au Québec. J’ai mis aussi les jurons car même si on les connaît tous, il est bon de rappeler que ça reste des mots grossiers et que ce n’est pas très classe de les balancer à tout va à la tête des Québécois parce que ça semble exotique et rigolo… C’est comme si les Québécois, lors d’un repas de famille, disaient « ah oui pu… de bo…, me… alors, elle bonne cette tarte aux pommes ! ». Ou comme s’ils sortaient une grossièreté à chaque fois qu’ils disent bonjour à un Français.

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Parc national Mont Tremblant
Ph : Véronique Couzinou

Depuis quelques temps vous êtes de retour en France, avez-vous un autocollant « je me souviens* » sur votre plaque d’immatriculation ? Et vous, de quoi vous souvenez-vous ?

J’évite la nostalgie ! Et puis je n’ai pas abandonné le Québec, j’y reviens aussi souvent que possible, même si c’est plutôt tous les 2 ans car la vie quotidienne reprend le dessus. Je me souviens de mes amis, des brunches copieux et des VRAIS bagels montréalais encore chauds, des routes qui n’en finissent pas mais font partie du voyage, des hivers enneigés qui me manquent (et des gamelles verglacées à l’occasion), même si la longueur de l’hiver ne me manque pas, elle ! Les maringouins (moustiques) ne me manquent pas non plus. Et puis parmi les nombreuses choses, je me souviens de ce jour de juin 1999 où le douanier m’a dit Bienvenue au Canada en tamponnant mon document d’« immigrante reçue ». Et je l’ai cru ! Je me souviens aussi du 28 septembre 2005, jour de ma cérémonie de citoyenneté : nous étions une trentaine de nationalités différentes, hommes et femmes d’un peu partout dans le monde, des étoiles plein les yeux. C’est un souvenir fort... même si ça fait bizarre de prêter serment d’allégeance à la reine d’Angleterre qui est officiellement le chef de l’Etat ! Elle n’a cependant pas de pouvoir décisionnel puisque le Canada est une monarchie constitutionnelle, avec un gouvernement fédéral et un gouvernement dans chaque Province, comme le Québec

Pour terminer... quand un Québécois se fend d’un « maudits Français », ceux-ci doivent-ils se sentir agressés ou simplement sourire ?

Sourire, bien sûr ! Ceux qui liront mon dictionnaire verront que cette expression, nourrie de fantasmes plus ou moins avérés, est aujourd’hui une boutade amicale. D’ailleurs, j’ai une blague québécoise à ce sujet : vous savez ce que c’est, un bon Français … ? C’est un Français qui rentre chez lui ! Personnellement, ça me fait beaucoup rire, d’autant que ce sont toujours des « chums » qui me l’ont racontée. Même si je suis effectivement rentrée, ils savent bien que chez eux, c’est aussi chez moi.

Au fait... quand irez-vous revoir vos chums* ?

Je suis allée les voir en août mais pas assez longtemps, alors j’espère en 2011…


Note : Une nouvelle édition, enrichie, a vu le jour en 2012...

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Le réservoir du lac Taureau - vue d’hydravion
Ph : Véronique Couzinou

P.-S.

Améliorez votre québécois :

  • être achalé : être agacé
  • être fin : être gentil
  • bienvenue au Québec : signifie « bienvenue au Québec »... MAIS « bienvenue » signifie également « il n’y a pas de quoi » après une phrase de remerciement !
  • La rivière aux biscuits : nom d’origine autochtone (algonquin) désignant la rivière Harricana
  • la zigoune : cigarette
  • les Têtes à claques : clips drôles et parodiques, gratuits à consulter sur internet - vie quotidienne
  • capoter : adorer ; halluciner
  • « je me souviens » : devise du Québec - inscrit sur les plaques minéralogiques
  • un chum : un ami
  • le joual : le parler populaire québécois

Retrouvez la passion de Véronique Couzinou pour le Québec en lisant ses mots :

  • Carnets de route Québec - Marcus
  • Dictionnaire insolite du Québec - Cosmopole
 

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