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« QUéBEC / Japon - Aki Shimazaki, funambule des mots »

Par Dominique Blondeau, écrivaine et critique littéraire.

le 21 janvier 2015

Japonaise et anglophone, émigrée au Canada dans les années 80, Aki Shimazaki n’a appris le français que la quarantaine venue et n’habite Montréal que depuis 1991. Pourtant elle écrit... en français ! Azami est son dernier roman.

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Aki Shimazaki
Ph : Actes Sud

Elle avait fait un rêve éveillé, une cure de jouvence auprès d’un être jeune. Comme tous les rêves, le sien s’est dissipé, la délaissant à l’amertume du temps présent. Il lui reste à vieillir en espérant que les friperies du visage et du corps ne se confondent pas aux cellules mortes de la feuille, rapportée du parc, qui nous a fait cette confidence mélancolique. On parle du récent roman d’Aki Shimazaki, Azami.


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Un homme, fin de la trentaine, marié depuis huit ans, père de deux jeunes enfants, trompe sa femme avec une amie d’école, retrouvée grâce à l’intermédiaire d’un camarade. Cette jeune fille, autrefois brillante étudiante, est aujourd’hui entraîneuse, alors qu’elle envisageait de devenir vétérinaire ou zoologue. Sur ce thème convenu, l’écrivaine nous offre un court roman, émouvant, jamais emphatique. Aki Shimazaki nous fait penser à une funambule qui risquerait de se blesser, tombant sur un tapis jonché de mots. On revient à son livre, on le lit, l’esprit vide de nos préjugés, les yeux neufs, dévorant l’histoire minimaliste comme si rien de plus important n’existait. Et le charme opère une fois encore. On a terminé de lire, on se demande ce qui s’est passé autour de soi pendant quelques heures. Rien, semble-t-il. On évoque ce qui nous a enchantée, au fil des pages, on se souvient.

Mitsuo Kawano, rédacteur dans une revue culturelle, se fait interpeller un soir par un ancien compagnon de classe, Gorô Kida, président apprécié d’une compagnie importatrice d’alcools. Tous les deux sont surpris de se revoir, tous les deux fréquentent des établissements de services sexuels. Gorô est célibataire, il entretient trois maîtresses. Mitsuo aime toujours son épouse Atsuko, il n’empêche qu’ils forment un couple sexless. Pendant qu’Atsuko s’occupe de jardinage professionnel dans leur maison de campagne, son mari travaille intensément, comble ses besoins dans des salons érotiques. Mitsuo et Gorô, se rappelant une année de classe, essaient de mettre des noms sur quelques visages, dont celui de Mitsuko, étudiante belle et secrète, qui n’apparaît sur aucune photo de l’album de l’école. Au fur et à mesure que Gorô interviendra dans la vie de Mitsuo, ce dernier se rendra compte qu’il n’est pas aussi « gentil » que leur adolescence le laissait entrevoir. Mitsuko, enfin conquise, éperdument désirée par Mitsuo, lui confiera quelques désagréments dont elle a été la victime et, plus grave, à quelle personne revient la notoriété de la compagnie que Gorô Kida dirige.

Le dénouement de l’histoire s’avérant sans réelle surprise, cependant renouvelée lorsque Aki Shimazaki la dépeint avec son talent de dentellière. On l’imagine, assise, courbée sous une lampe, brodant des mots les uns devant les autres, dessinant l’étrange petite fleur violette, l’azami, qui donne son nom au titre du livre. Écrivaine tellement affiliée à la poésie qu’on regrette de ne pas en lire de son cru, de ne pas en savourer la teneur discrète, l’auteure si peu démesurée dans ses propos romanesques. Pouvons-nous avancer que Aki Shimazaki nous offre une certaine image du Japon moderne ? On y voit plutôt une intention adroite de démontrer au lecteur attentionné, que le monde a changé, qu’il nous parvienne de l’époque d’Edo ou d’un Japon occidentalisé, pour ne pas dire américanisé. Atsuko, qui gère sa propre entreprise agricole, élève ses deux enfants, n’est-elle pas représentative d’une catégorie de femmes dont l’époux travaille en ville, celles-ci fermant les yeux sur leurs frasques, ce que n’acceptera pas Atsuko. Mitsuo, qui la rejoint chaque fin de semaine, n’est-il pas l’image typique de l’homme satisfait de lui-même, se leurrant sur une hypothétique liberté qu’il pense avoir acquise, persuadé qu’il est un citadin honnête, sa mauvaise conscience l’effleurant de temps à autre.

Aki Shimazaki possède l’art de camoufler les apparences trop lisses pour que nous en percevions davantage les failles derrière une écriture murmurée, rarement exclamée, derrière un style presque elliptique, une observation minutieuse et lucide. Regard amer qu’elle jette sur une société où un homme et une femme, devenus un couple, ne se suffisent plus à eux-mêmes ; il leur faut vivre des sensations trompeuses avant de se reconnaître tels qu’ils étaient dans un monde réaliste, si peu fait pour rêver.

Voir en ligne : Le blog littéraire de Dominique Blondeau

P.-S.

Édition : Actes Sud

 

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