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« SENEGAL - Moussa Touré, cinéaste engagé. (Rappel) »

... de passage au Festival du Film Francophone d’Angoulême (France)

le 31 août 2012, par Arnaud Galy

Nourri par la poésie de Senghor et créateur dans l’âme Moussa Touré n’en n’est pas moins animé par le pragmatisme de l’homme engagé.

Angoulême, destination courue des adorateurs de bandes dessinées, se révèle, chaque année un peu plus, comme un lieu phare de l’expression francophone. Depuis 5 ans, quand le mois d’août tire sa révérence, s’y tient un festival du film francophone. Compétition, hommages, tables rondes, projections pour le grand public ou plus confidentielles... chaque festivalier y trouve son bonheur. Une chouette occasion de rencontres, aussi !

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L’édition 2012 qui vient de s’achever a mis le cinéma sénégalais à l’honneur. Les récents changements politiques à la tête de ce pays fondateur de la notion de francophonie, la présence de Youssou n’ Dour à la tête du ministère de la culture et la fertilité de ses cinéastes sont autant de thèmes chers à Moussa Touré, réalisateur venu présenter « la Pirogue » et qui a partagé un long moment avec nous...


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Moussa Touré à Angoulême
Ph : ZigZagthèque

Moussa Touré, citoyen engagé...

Sa voix douce n’est pas dénuée de fermeté. Il semble hésiter à répondre aux questions, passe plusieurs fois ses doigts sur ses lèvres, son regard fixe son interlocuteur puis s’échappe un instant, il temporise puis tranquillement s’exprime, tranchant comme une lame de couteau. Nourri par la poésie de Senghor et créateur dans l’âme Moussa Touré n’en n’est pas moins animé par le pragmatisme de l’homme engagé. Il a une déjà longue carrière derrière lui. « Électro » sur Adèle H de François Truffaut et sur Coup de Torchon de Bertrand Tavernier ou directeur de production sur les Caprices d’un fleuve de Bernard Giraudeau, l’homme poursuit un chemin de créateur et de documentariste... un cinéaste complet en somme !

Cinéaste complet qui observe avec bienveillance la nouvelle donne politique que connait le Sénégal depuis quelques mois : «  Le peuple sénégalais est profondément démocrate même si la démocratie est difficile... l’ancien président Wade n’avait pas compris que son peuple était démocrate et qu’il ne pourrait pas rester au pouvoir... aujourd’hui l’espoir est revenu, l’espoir renait dans la jeunesse. » Une jeunesse enthousiaste à l’idée de faire vivre l’héritage poétique et francophone initié par la génération Senghor. Une jeunesse qui comprend que l’espoir ne sera satisfait que si le Sénégal exporte sa culture et importe celle des autres... le cinéma de Moussa Touré est ici aux premières loges ! «  Le Sénégalais que je suis est né en regardant l’horizon. Enfant, je voyais ma mère et ma grand-mère aller à la mer chaque matin ! J’ai toujours observé les pirogues, les pêcheurs et les changements de la mer. Vous savez, j’ai dû me rendre au Brésil récemment, et je suis passé par Paris. Mais pour rallier le Brésil depuis Paris, le plan de vol passe au large du Sénégal ! A Dakar, sans ressasser l’histoire de l’esclavage, nous devons admettre que nous avons l’histoire en face de nous...Et même les Sénégalais qui vivent en brousse, loin des côtes, vivent l’œil porté vers un horizon. Les Sénégalais regardent toujours au loin... »

Peu à peu, l’échange avec Moussa Touré glisse vers son film, la Pirogue. Un oppressant huis-clos qui traduit le désespoir si récent qui étreignait l’Homme sénégalais, prêt à s’engager dans une folle aventure pour rallier l’Espagne et l’Europe, en quête de quoi nourrir une famille restée au pays. Les uns rejoignant un frère ou un cousin parti en éclaireur, les autres intimement convaincus que le Nord a besoin de leur talent de percussionniste ou de footballer... La Pirogue raconte ce danger que l’on perçoit dans l’œil des passagers, dans celui de ceux qui fanfaronnent comme dans celui de ceux qui n’ont jamais vu la mer ! La peur de l’Autre même si il vient du même pays, la peur de l’inconnu qu’ils vont trouver si par chance les vagues ne sont pas plus fortes que le capitaine, lui aussi, pétri de trouille... Une puissante mise en scène qui a valu à Moussa Touré d’être récompensé par le jury du festival d’Angoulême. (Valois pour la mise en scène)

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Moussa Touré sur le tournage de la Pirogue
Ph : Aimablement prêtée par la production
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Ces pirogues du désespoir ont cessé leur triste manège depuis l’arrivée du nouveau pouvoir politique en 2012. Elles symbolisaient l’échec économique des années 2000. «  En wolof, on nommait ces voyages par le mot Bouk, qui signifie se taper la tête contre les murs... et aussi on disait Barça ou barsak, ce qui voulait dire... soit on rejoint l’équipe de football de Barcelone, soit on va au barsak... c’est à dire dans l’au-delà !" Moussa Touré a attendu pendant des mois que le ministère de l’intérieur l’autorise a tourner son film. Sujet sensible et surtout... cinéaste sensible ! Mais, pesant de tout son poids, il parvint à décoincer la situation administrative et politique. Aujourd’hui la Pirogue a séduit les cinéphiles d’Angoulême après ceux du Festival de Cannes mais Moussa Touré redoute la projection qui aura lieu à Dakar courant septembre. Le public sera différent... très différent ! «  J’ai peur du choc reçu par les Sénégalais. Ce sont des images jamais vues au pays car les documentaires et les reportages tournés par les télévisions européennes n’ont jamais été vues. Le film sera projeté devant les associations de mères de disparus, devant des jeunes blessés pendant un voyage et naturellement devant l’équipe du film et les comédiens... deux comédiens ont fait quatre fois le voyage... »

Ce choc, redouté par Moussa Touré, sera limité à Dakar. Le film y sera projeté dans une salle, construite avec des capitaux chinois, et aura bien peu de chance d’être vu par le peuple sénégalais faute de salles ! Pourtant... «  Mes parents étaient cinéphiles, il y a peu de temps le cinéma était accessible partout au Sénégal. Mais les salles ont été privatisées puis transformées en centre commerciaux ! Il n’y a presque plus de salles. J’entends parler de projets de constructions mais je vous demande de réfléchir ! Depuis deux jours, chez moi, il n’y a pas d’électricité... et on veut construire des grandes salles climatisées... Pourquoi ne pas simplement organiser des projections en plein air, dans les quartiers et en brousse ? Il fait nuit tôt chez nous, nous avons des murs et le numérique permet des projections à moindre coût... en plus passer d’une salle climatisée à 20° à la température extérieure de 45° rend malade ! »

Humour, lucidité, provocation... qu’importe, l’homme Moussa Touré est un citoyen engagé. Cinéaste reconnu, certes, mais avant tout, citoyen engagé !

 

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