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« TOGO, un concerto à deux voix sur fond de sépulture. »

Rose déluge, d’Edem Awumey par Ramcy Kabuya.

le 29 août 2012, par Ramcy Kabuya

C’est donc dans ce pays pris en tenaille entre une mer qui monte et un désert qui descend, que le jeune Sambo suffoque plus qu’il ne respire. Il partage sa vie avec sa tante, Rose Lafayette, la sœur jumelle de sa mère Marie...

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Edem Awumey
Ph : aimablement prêtée par les éditions Boréal.

Sambo, un neveux dévoué trainant les restes de sa défunte tante, s’embarque dans un périlleux voyage pour lui offrir la terre et l’enterrement de ses rêves.

«  Elle est morte et je lui ai promis de ramener ses restes en Louisiane. Ce qu’elle nomme le pays des siens ». (p, 12)

Louise Herbert, jeune femme, un peu libertaire, prend la route pour enterrer son passé, le laisser enfin derrière elle. Rien de commun entre ces deux personnages si ce n’est leur volonté d’en finir pour enfin recommencer… Voilà le motif de départ de ce troisième roman d’Edem Awumey.

Écrivain originaire du Togo, Edem Awumey vit actuellement au Canada. Son premier roman, Port Mélo, paru aux éditions Gallimard (Coll. Continents Noirs), lui valut le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Son second roman, Les pieds sales, figurait quant à lui sur la liste préliminaire du Goncourt 2009. Et voici le troisième qui prend forme par la rencontre de deux voix solitaires se répondant en canon.

Tout d’abord, le jeune Sambo est un enfant de Lomé, la ville qui vit au rythme des bateaux qui jettent l’ancre quelques jours, déchargent, chargent puis disparaissent au loin. La ville qui écoute les prêches apocalyptiques les vendredis et les dimanches, sur la plage ou dans les rues, la ville qui attend le dernier miracle, une délivrance annoncée par “la secte des frères bâtisseurs” : un bateau chargé d’espoir viendrait sur les côtes et emmènerait vers cet ailleurs paisible ceux qui luttent désespérément contre la montée des eaux.

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Rose Déluge - éditions du Seuil - France

« La mer ne peut pas reculer. Et on ne peut pas la contenir longtemps avec les murs de béton. C’est la nature qui veut ça. Comme chez moi. À Chinguetti. Le désert recouvre la ville. C’est terrible. On dit qu’il y a un scientifique américain qui a trouvé une solution. Mais je n’y crois pas trop. Le désert avale Chinguetti, le sable envahit les derniers temples… Ici, c’est la mer qui va noyer nos dernières illusions… » (71)

C’est donc dans ce pays pris en tenaille entre une mer qui monte et un désert qui descend, que le jeune Sambo suffoque plus qu’il ne respire. Il partage sa vie avec sa tante, Rose Lafayette, la sœur jumelle de sa mère Marie. Celle-ci a disparu sur les routes du pays, à la poursuite d’un bonheur qui s’éloignait toujours. Cette tante Rose consacra sa vie à l’éducation de son neveu mais bientôt arrive un malheur. Alors qu’elle menait une brillante carrière d’infirmière «  à l’hôpital central de Lomé » elle est frappée d’une maladie mentale, «  les voix obscures qui peuplaient sa tête [finirent] par avoir raison de sa lucidité » (p 47). C’est à partir de cet instant que tout bascule dans la vie de ce gamin très vite devenu adulte. Il quitte l’école pour être au plus près de Rose afin de lui éviter une fin tragique dans cette impitoyable ville de Lomé où la moindre fragilité attire les prédateurs. Ce duo des bas-fonds parcourt la ville au gré des élucubrations de Rose qui a tout perdu, à part son rêve fantasque de “retourner” un jour en Louisiane, à bord du Butterfly, le légendaire bateau refuge. Elle caressera ce rêve jusqu’à sa mort violente et atroce…

Ensuite. Louise Herbert, une acadienne traînant des déceptions amoureuses, les frustrations d’une vie trop étroite pour elle, des départs avortés ainsi que des retours manqués entre Hull, Ottawa et New-York et à nouveau Hull où «  il ne se passe jamais grand chose » (p 17). Une fille en mal de vie, «  île déserte, perdue, en colère, impulsive, compliquée dans [sa] vie, etc » (p 33). Mais voilà qu’un matin, elle décide de briser la routine et de prendre les chemins de l’ailleurs, de repartir à la recherche de ce qui lui manque pour enfin exorciser, par la danse, les fantômes qui peuplent son histoire. Elle commencera tout naturellement par sa conception brutale, dans une nuit acadienne lorsque sa mère gisait au sol sous la tyrannie de l’animal dont elle est fruit (p 52) ; elle tracera avec les lignes de son corps les visages de ces inconnus qui traversaient furtivement la vie de sa mère ; sur son tapis, dans les rues de New-York, elle versera ses dernières larmes sur des amours aussi vifs qu’éphémères. Louise oubliera Isaac de la Jamaïque, Ken du Nigéria… Elle bondira sur les planches pour réécrire sa propre vie, offerte à tous :

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Rose Déluge - éditions Boréal - Canada

«  Louise Herbert, Acadienne de cœur et de sang et surtout comédienne, premier rôle, une fille qui se cherche sur les rives de la rivière des Outaonais, lui a donné la réplique un poète farfelu à la barbe rousse […] deuxième rôle, une âme perdue qui vient de trouver l’amour dans les bras de naufragés débarqués de Santiago de Cuba ou de Jacmel et l’amour brutalement en ma modeste personne… » (pp 93-94)

Et pour finir, il y a cette rencontre dans la petite gare routière d’Hull. A la “faveur” d’un retard de bus, Louise Herbert intriguée par ce jeune homme nerveux qui garde sur lui une étrange boite, engage la conversation. Ces êtres profondément compatibles sympathisent et traversent ensemble les États-Unis du Nord au Sud jusqu’à la Nouvelle Orléans. C’est dans cette ville martyre «  qui n’a plus besoin des vivants » (p 207), que Rose Layette a rejoint ses frères d’Amérique dans une demeure éternelle.

Roman tentaculaire qui avance à reculons en brassant souvenirs et sensations des deux narrateurs, Rose déluge réussit par une savante construction monologique à faire du lecteur le complice des protagonistes : à tour de rôle et en aparté, Louise Herbert et Sambo se dévoilent. Nous savons que le jeune africain est arrivé au Canada avec une identité d’emprunt, que la jeune femme profite de l’absence de sa mère pour s’enfuir et que la lettre qu’elle lui laisse ne dit pas tout de ses intentions. Ces paroles de l’intérieur confèrent au récit une profondeur et une gravité que les mots semblent avoir perdue.

Dans une langue globalement sobre qui s’autorise parfois des pirouettes inattendues, Rose déluge prend fermement le parti de peindre la décrépitude, la destruction et la déperdition générale « des morts et des vivants » (p 14). Mais derrière ce chaos, reste la volonté de ceux qui se redressent et vibrent à l’appel du devoir et de la solidarité.

 

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