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« TUNISIE - Les Journées Cinématographiques de Carthage »

Face à la mondialisation, entre mise à niveau et mise au pas

le 18 avril 2015, par Hichem Ben Hammar

Comment se fait-il, malgré le malaise chronique, que les Journées Cinématographiques de Carthage soient toujours sauvées par le gong, grâce à la participation du public ?

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Hichem Ben Ammar (Ph : Page FB d’HBH)

Comment se fait-il, malgré le malaise chronique, que les Journées Cinématographiques de Carthage soient toujours sauvées par le gong, grâce à la participation du public ? Je suis persuadé que cette question va nous inviter à réfléchir à l’essence même de ce festival créé, il y a aujourd’hui quarante neuf ans.

C’est, en effet, l’affluence des cinéphiles qui justifie l’existence de ce rendez-vous renouvelé tous les deux ans. Cet engouement est le principal argument des défenseurs du festival face à une bureaucratie qui ne peut faire autrement que de le maintenir en survie. C’est cet afflux massif qui donne son sens militant et son caractère populaire à cette manifestation créée pour résister aux hégémonies culturelles et politiques, comme le fit Carthage face à Rome, dans l’antiquité. Rien que la dénomination du festival comporte, on le voit bien, tout un programme !

Prises d’assaut alors qu’elles sont vides ou fermées le reste du temps, les salles connaissent subitement une effervescence qui émerveille plus d’un observateur étranger. Le public des JCC se renouvelle ce qui prouve qu’une transmission s’opère naturellement dans la société civile et que le témoin passe, à notre insu, d’une génération à une autre, nous rappelant que ce festival est le plus ancien du continent et de la région.

Le public des JCC renaît tel un phénix. Sevré pendant deux ans, il entre en hibernation. Alors qu’on le croyait dispersé, disloqué, fragmenté, dilué, démobilisé, il se reconstitue spontanément et contre attaque. Il revient à la charge avec la même force pour faire sa provision d’images, avant de revenir au jeun ou à des pratiques solitaires de consommation. Chaque fois que le festival a donné des signes d’essoufflement, le public n’a pas démissionné. Il a réclamé en chœur sa part de cinéma, ravivant une inextinguible flamme comme si un instinct collectif protégeait un brasier prêt à reprendre de plus belle, pour peu qu’un vent favorable vienne à souffler.

S’il ne fracture plus les portes (comme ce fut le cas à plusieurs reprises), s’il fait la queue depuis que les élections libres lui en ont appris la discipline, ce public vivant et connaisseur est toujours avide de se voir à l’écran, réaffirmant le besoin de reconnaître les spécificités des pays du Sud, à travers des représentations audiovisuelles. Il est toujours là, comme pour renouveler une sorte de revendication fondamentale, celle de l’auto-détermination des sociétés arabo-africaines désireuses de s’approprier l’image et de proclamer leur souveraineté, à travers elle, dans le concert des nations, face aux ex-colonisateurs.

Lorsque Tahar Chériaa lança l’idée de ce festival, en 1966, c’était pour former un public conscient de ces enjeux. Et on peut dire qu’il a semé du bon grain. Son projet fut d’abord porté par une vague idéologique. Dans l’euphorie des indépendances, le simple fait d’imaginer un « Tiers-Monde » capable de s’auto-représenter de manière endogène à travers une industrie culturelle, comme le cinéma, constituait un défi exaltant. Dans ce contexte géopolitique, les Journées Cinématographiques de Carthage étaient un cheval de bataille, comme si la concrétisation du projet national, à travers la maitrise de l’outil cinématographique, pouvait traduire ou confirmer l’efficience d’une indépendance politique, économique et culturelle.

La question reste posée en 2015, alors que beaucoup d’eau est passée sous les ponts. Inutile de rappeler le tragique bilan des politiques culturelles en Afrique et dans le Monde Arabe. Ce naufrage est, pour le moins, révélateur d’une situation quasi générale qui maintient les pays arabo-africains dans une position précaire et les empêche de structurer économiquement leur cinématographie, ne leur offrant qu’une possibilité, celle de se soumettre au diktat de la mondialisation.

Dans la majorité des pays de la région mentionnée (mis à part l’Égypte et plus récemment le Maroc), l’inexistence de marchés locaux constitue un frein à la production. La solution proposée est celle du partenariat international qui fonctionne comme un goulot d’étranglement par lequel ne passent que des films formatés correspondant à des critères définis par les diffuseurs. Il y a lieu de rappeler, ici, la fameuse phrase de Tahar Chériaa : « qui détient les rouages de la diffusion, maîtrise les tenants et les aboutissants de la production. »

Cela donne presque toujours des films hybrides, aseptisés, détournés de leurs véritables préoccupations, qui édulcorent les problématiques ou les présentent de manière à conforter le public occidental dans sa bonne conscience, tout en consolidant les stéréotypes. Financés par plus d’un pays, les produits ainsi confectionnés, au lieu de chercher la spécificité destinée à leur public naturel, se mettent à développer une sorte d’écriture universaliste relevant du dénominateur commun et sacrifiant l’essentiel, à savoir l’authenticité de leur impact.

Face au dilemme d’une équation insoluble, les cinéastes arabo-africains qui acceptent ces conditions ne sont plus des auteurs mais des prête-noms, agissant au bénéfice de tout un système où le markéting fabrique la notoriété des valeurs qui correspondent aux normes. Ainsi, le cinéma du Sud, pour accéder aux grands réseaux de diffusion, ne doit pas déranger et doit se contenter d’occuper la place de figurant qu’on lui assigne. Cette régulation du marché qui tient compte d’une notion décorative de la diversité, ne met en valeur que des films illustrant une démarche de production approuvée, c’est à dire soumise à un contrôle, à tous les maillons du processus et qui fait passer le produit par les filtres d’une censure qui ne dit pas son nom.

Les producteurs du Sud qui acceptent de rentrer dans cette logique de compromis font partie des nantis. Chargés de jouer les rabatteurs pour découvrir de nouveaux projets teintés de couleur locale, ils se transforment en autorité dans leur corporation et deviennent, par la logique des intérêts, les adversaires de tout projet national. Ces agents qui considèrent leur pays d’origine comme un décor ou une source de main d’œuvre à bas prix, prétendent détenir la panacée arguant que leur carnet d’adresse international est garant d’une crédibilité artistique.

La seule chose qu’ils tolèrent, dans ce paysage sinistré, ce sont des œuvres pauvres qui se présentent comme des alternatives sauvages et précaires incapables de leur faire de l’ombre, car exclues d’office du marché.

A la faveur de la démocratisation de l’outil numérique, des essais adeptes de l’expérimentation surgissent ça et là avec une volonté de déjouer les codes du cinéma officiel. Ayant renoncé à la rentabilité financière, ces films orphelins, cherchent du côté de la forme littéraire ou des arts plastiques, la liberté d’agir comme objecteurs de consciences. S’ils s’opposent aux images promues par l’Etat, ils ne font qu’exprimer leur révolte face au corporatisme, ce qui traduit, dans la plupart des cas, un pur et simple conflit de génération.

C’est une mode nouvelle, dans le sens le plus consumériste du terme qui connaîtra peut être ses beaux jours grâce à internet. En fait, ces films abstraits et désincarnés qui accordent à la forme une primauté au détriment du contenu, représentent un autre aspect de la mondialisation que nous qualifierons de « pauvre » et qui permet désormais à tout un chacun, dans le cadre de la communication de masse, d’accéder à la confection d’images et ce, par la multiplication des appareils de captation et les logiciels de montage grand-public.

Si elles banalisent la déconstruction, ces expériences individualistes galvaudent l’idée même de résistance, ne sachant pas qu’elles font partie d’un système où elles sont isolées, disqualifiées, reléguées à la confidentialité ou, dans le meilleur des cas, à un succès d’estime dans des festivals. Inspirés des avant-gardes des années 20 et du pop art américain et français, ces films succombent parfois à un maniérisme qui peut conduire à l’impasse. Produits en autarcie de manière quasi domestique ou parfois en coopérative, en tout cas, en marge du système de la mondialisation riche qu’ils côtoient sans vraiment la contester, ces films épars sont vulnérables et récupérables. De ce fait, la mondialisation riche considère la mondialisation pauvre comme un vivier, ce qui les rend toutes deux complémentaires, lorgnant vers le Nord qui est leur seule et unique référence, car il leur apporte sa caution financière, dans un cas et intellectuelle, dans l’autre.

Dans cette configuration, où la mondialisation riche et la mondialisation pauvre se liguent contre tout projet qui défend, encore et toujours, la mise en place d’une économie capable de dynamiser une industrie nationale viable et assainie, de privilégier les partenariats Sud/Sud, que faire des JCC dont les fondamentaux deviennent gênants, encombrants ? Comment réformer ce festival muselé et malmené des décennies durant par l’État ? Comment lui restituer sa crédibilité ternie auprès des cinéastes subsahariens ? Comment le positionner par rapport à l’hégémonie égyptienne ? Comment lui redonner son rôle de pivot entre deux régions dont la Tunisie se réclame ? Faut-il le rendre annuel ? Faut-il lui donner le statut d’association ? A qui en confier la gestion et la conception artistique ? Quel lien le festival doit-il entretenir avec le Centre National du Cinéma, les syndicats et les associations ? Comment faire de ces journées une trêve pouvant fédérer petit à petit une corporation plus que jamais fragmentée ?

La réponse trouvée au cours de la dernière session a été la mise à niveau, chose indispensable, de l’avis unanime. Cependant, faire croire que les objectifs initiaux de ce festival sont obsolètes, dépassés et qu’il faut l’adapter à l’air du temps et à l’économie de marché en le mettant au diapason de tous les festivals concurrents qui célèbrent la mondialisation de Marrakech, à Doha en passant par le Caire et Abou Dhabi, fait partie d’une stratégie de mise au pas de cette manifestation qui porte la résistance dans ses gènes. Condamnées à demeurer une vitrine culturelle, coupées de leurs alliés du Sud, les JCC sont de plus en plus fragilisées. C’est ainsi que les liens avec le FESPACO de Ouagadougou se distendent faisant désormais figure d’alibi. Que restera-t-il donc des JCC ? Des vœux pieux ? Des idéaux naïfs ? Peut être le souvenir d’une heure de gloire ?

Voilà que l’on veut, pour rameuter le public, jeter de la poudre aux yeux en cultivant le sens de la fête, mais on ne peut cacher que derrière la profusion éphémère, il n’y a que la permanence de la pénurie, indicateur alarmant de notre domination économique et culturelle.

Le public, principal potentiel d’un marché qui reste à créer, est toujours demandeur. Finira-t-il par comprendre que le projet prend une autre tournure, alors qu’il avait, à la faveur de la Révolution Tunisienne, une occasion en or pour prendre ses marques ?


Journée d’étude intitulée LES JOURNÉES CINÉMATOGRAPHIQUES DE CARTHAGE ET LES NOUVEAUX ENJEUX - Organisée par l’Université Centrale, le 16 avril 2015


Voir en ligne : Nous avions rencontré Hichem Ben Amar en octobre 2013...

P.-S.

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Hichem Ben Ammar, toujours à regarder droit devant ! (Ph : Page FB d’HBM)

18 avril : les mots d’Hichem Ben Hammar...

À TOUS LES CINÉASTES TUNISIENS JEUNES OU VIEUX, BEAUX OU MOCHES QUI SE SENTENT CONCERNÉS !

Le principal obstacle que nous reconnaissons TOUS au développement du cinéma et de l’audiovisuel est, l’absence de volonté politique qui se traduit depuis 50 ANS par une SURDITÉ, doublée d’un méthodique SABOTAGE de notre secteur d’activité, par une flagrante censure économique et le maintien des cinéastes sous une humiliante allégeance. L’actuelle situation du CNCI, à peine créé en 2011 et déjà paralysé, fait partie de toute une série de malveillances comme celles qui privent le secteur d’un marché, d’une juridiction, d’une fiscalité propices à sa survie. Le manque de moyens ne doit pas empêcher le CNCI, faute de jouer son rôle régulateur, de s’imposer comme une FORCE DE PROPOSITION. Pour l’instant c’est le seul moyen que ce centre a pour se rendre crédible.

Nous sommes à un moment où les choses ne peuvent plus supporter la pression du silence et c’est ensemble que nous devons réfléchir à des solutions. Je vous suggère donc d’organiser des rencontres d’experts, des commissions des ateliers et des journées d’études au CNCI car c’est le lieu adéquat et c’est la seule manière de le forcer à devenir opérationnel. Cela nécessite de chacun d’entre nous une forme d’engagement pour pousser vers ce que nous croyons être juste et nécessaire, c’est à dire la structuration et l’assainissement d’un cadre assurant l’instauration d’une dynamique cinématographique viable et pérenne. NE BAISSONS SURTOUT PAS LES BRAS C’EST LE MOMENT DE FAIRE UNE AVANCÉE !

Pour ce qui concerne les Journées Cinématographiques de Carthage, il serait bon d’inviter au CNCI, les principaux acteurs, pour une commission de travail en atelier afin de tracer de manière constructive les gardes fous à ne pas dépasser lors de la prochaine session et ce, dans l’attente d’une réforme en profondeur de ce festival.

 

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