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« TUNISIE - Un temps pas si lointain ! »

Extraits de « Enfances tunisiennes » - Elyzad

le 12 février 2011

Des souvenirs d’enfance qui forment le socle de ce qui a ébahi le monde : la maturité, la « force tranquille » et le pacifisme dont ce peuple a fait preuve ces dernières semaines...

«  Écrire, pour retrouver le paysage de l’enfance. Ce sont toutes ces histoires qui font le portrait d’un pays, de ses cultures, de ses révolutions.  »

Ces mots sont ceux choisis par l’éditrice, Elisabeth Daldoul, pour présenter Enfances tunisiennes paru à la fin de l’année 2010. «  … portrait d’un pays, de ses cultures, de ses révolutions » écrit-elle ! Révolution ! Après ce début d’année 2011, plus jamais le mot « révolution » n’aura la même saveur aux papilles des Tunisiens. Il serait facile de dire que ce livre s’habille du veston de la prémonition. Pourtant, constatons avec délice que tous ces souvenirs d’enfance qui reviennent en mémoire d’écrivains ou d’intellectuels tunisiens forment le socle de ce qui a ébahi le monde : la maturité, la « force tranquille » et le pacifisme dont ce peuple a fait preuve ces dernières semaines. Oui, peut-être peut-on rechercher dans l’enfance de ces adultes d’aujourd’hui le goût du partage, l’acceptation de la culture de l’autre, la patience, une saine gentillesse... Encore une fois, ne tombons pas dans la facilité, ne disons pas que ce livre annonçait les événements récents... cela serait trop idéaliste, trop fleur bleue, trop racoleur... Enfances tunisiennes mérite mieux que cette simplification. Pourtant, qui pourrait dire que lire ce livre, aujourd’hui, en février 2011, aurait la même saveur que l’avoir lu l’été dernier ? L’actualité est trop pointue, trop pénétrante pour ne pas éclabousser un tel recueil.

Cette plongée dans la Tunisie de la seconde moitié du 20e siècle, particulièrement les années Bourguiba, dresse un portrait polyphonique d’un pays et de sa jeunesse en quête d’un avenir tunisien propre et gardant en mémoire vive la présence française. Ces enfants d’alors jouent à cloche-pied, picorant les bienfaits d’une culture, digérant les désagréments d’une autre, se forgeant sans s’en rendre compte une personnalité. C’était avant Facebook, avant Twitter... et pourtant les têtes n’étaient pas seulement bien remplies, elles étaient bien faites !


EXTRAITS

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… J’étais alors élève dans une école française à Bad Godesberg, en Allemagne, où mon père était ambassadeur de Tunisie à Bonn. Nous jouions dans la cour de récréation. Brusquement j’entendis un de mes camarades me lancer en criant : « Retourne dans les écoles de ton Bourguiba, on ne sait même pas si il en a ! » Il répétait sans doute, sans le comprendre, ce qu’il avait entendu chez ses parents. Je me rappelle cette phrase mot à mot. J’avais neuf ans. Nous étions en 1957. Puis, un attroupement d’élèves se fit autour de moi.,et toute la classe s’en prit à moi. Avant même que je ne comprenne ce qui m’arrivait, une des filles, alors ma meilleure amie, me frappa. Une autre, que je n’avais pas eu le temps de voir venir, me donna par derrière un coup sur le crâne. Tout se passa si vite que je me trouvai, je ne sais comment, m’agrippant à la gorge de celle que j’avais cru mon amie, l’attrapant par ses seins, qui commençaient à pointer, elle était pubère, plus grande et plus costaude que moi, mais ce fut son point faible, j’avais dû lui faire mal, elle me lâcha, tandis que moi, soulevée par une énergie incroyable, je ne ressentais rien. Et ce fut une empoignade de petites bêtes sauvages qui se tiraient pas cheveux, qui se donnaient des gifles et des coups de poings, qui se griffaient. Personne, parmi mes camarades de classe, ne prit ma défense, tous s’étaient ligués contre moi pour une raison inconnue. C’était l’innocente méchanceté de petits Français qui continuaient la guerre perdue de leurs parents... (page 36, 37)

Hélé Béji -


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… Me retrouver dans ce paradis, aux portes du désert – la mer n’est qu’à trois ou quatre kilomètres -, ne pouvait que m’enchanter et me détourner de mes études. Après Sousse et ses ficus aux troncs badigeonnés à la chaux, ses arbres décoratifs de type colonial, la nature ici est un trésor inépuisable. Immense jardin à étages, l’oasis est verdoyante toute l’année. Sous les palmiers, poussent des arbres fruitiers : vignes, grenadiers, pêchers citronniers, bananiers, abricotiers, pruniers, mûriers, figuiers, en dessous d’eux, plants de henné, de mloukhia, feuille de corette, de tabac, de maïs, de gombos, d’aubergines, encore en dessous, différentes et abondantes cultures maraîchères. À chaque saison, ses légumes. Comment résister à tous ces fruits ? Il suffit d’arriver à en cueillir et les déguster. Avoir faim ? Jamais. De grosses jarres sont à notre disposition dans la cabane au toit de palmes : je n’ai qu’à plonger ma main et extraire une poignée de dattes. Ici se trouvent la réserve de la famille et son grenier : vinaigre à base de jus de palmier, figues sèches, épis de maïs suspendus au plafond, tresses d’ail et d’oignon accrochées aux poutres, des piments forts pour les harouss, des feuilles de tabac à l’odeur puissante et piquante pour la chique de mon grand-père, tout ce qui peut résister à l’avarie est là, pas de frigo, pas de congélateur, la nature faisant bien les choses. (page 49)

Tahar Bekri -


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… Une des façons de punir les élèves est de les mettre au pain sec. Elles préviennent leurs familles que, tel jour, elles ne rentrent pas chez elles et restent à l’école à attendre la reprise des classes en début d’après-midi, privées de déjeuner. En réalité, chacune apporte avec elle de quoi calmer sa fringale et, lorsqu’elles se retrouvent à plusieurs, cela tourne à la longue récréation. Madame Naudet recourt parfois à cette punition, mais ce qui la distingue des autres enseignants et qui se dit sous le manteau, c’est qu’elle ne supporte pas d’être à l’origine de la faim que l’élève punie pourrait ressentir, et par conséquent avant de rentrer chez elle à midi, elle apporte discrètement une brioche au chocolat à celle qu’elle met au pain sec. Je veux vérifier par moi-même la véracité des faits. Je viens à l’école sans mon cahier, prétendant que je l’ai oublié. Je suis punie et la maîtresse m’apporte, comme prévu, une brioche au chocolat. Il y a en moi, ce jour là, à la faveur de cette histoire de pain sec, comme un déplacement de repères : punir ne veut doc pas dire s’acharner ni être cruel. Ce qui reste sûr, c’est que la brioche au chocolat a été la meilleure de toutes celles que j’ai mangées, et que l’école, la maîtrise de la langue bouleversent bien des choses. … (page 63)

Emna Belhaj Yahia -


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… entre autres, je lisais à l’époque le magazine Pif Gadget dans lequel je puisais nombre d’informations, d’expériences, de mots parascientifiques alors inconnus de mes pairs. À l’époque je regardais la seule chaîne de télévision française que nous recevions, Antenne 2, rebaptisée France 2 quelque temps plus tard. Ces deux médias, qui pour moi, allaient de pair, me permirent de confronter deux réalités qui, pour tous ceux avec lesquels je vivais, étaient, le moins que l’on puisse dire, antagoniques. Quoi de plus antagonique en effet que le français lu et écrit qu’on apprenait en deuxième langue à l’école en Tunisie et le français, le vrai en somme, qui s’écrit et se parle en France. L’un n’est pas l’autre, l’autre n’est pas l’un. Confronter ces deux pratiques révèle, me révèle aujourd’hui encore, la périphérie à laquelle « la francophonie » statut littéralement infâme auquel les miens et moi sommes réduits, acculés même – semble être le lot, le nôtre. Mais, refusant ce servage, et peut-être le regretté Pif Gadget, dont j’appris, bien longtemps plus tard, qu’il était l’organe du PCF*, était-il pour beaucoup, m’ayant sûrement mis sur la voie de la révolte, je m’armais d’un dictionnaire – Larousse des débutants – afin de faire concorder et jusqu’à se confondre les deux mondes, le mien, et celui dont je commençais à rêver... (107, 108)

* PCF : Parti communiste français

Aymen Hacen -


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Fredj était barbier, fils de barbier. Il rasait net et sans coupure. Je lui dois ma première coupe de cheveux et mon cuir chevelu n’a point oublié la chatouille de sa tondeuse experte. Son échoppe, au désespoir de ses confrère, ne désemplissait pas jusqu’au jour où, rigolard, il eut le mauvais goût de dire à un client, au moment où celui-ci avait le rasoir sous la gorge : « Ne veux-tu pas que je te débarrasse de cette disgracieuse pomme d’Adam ? » Effrayé, l’homme se précipita dans la rue t rentra chez lui tout barbouillé de mousse à raser. L’histoire se sut et l’on commença à trouver au barbier, depuis peu, des comportements qui laissaient peu de doute sur de possibles troubles mentaux. Sa clientèle le fuit au bénéfice d’autres barbiers, pourtant si maladroits qu’on les dotait du titre non usurpé d’ « égratigneurs ». mais les gens continuaient de témoigner de l’affection au figaro déchu, et quand, grâce à la guerre, il réussit sa reconversion en fournisseur de l’armée de Sa Majesté britannique, en produits de basse-cour, tout le monde était heureux pour lui. (page 130, 131) Abdelaziz Kacem -


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Ma mère me demande pourquoi j’ai été frappée. « Il nous fait toujours chanter, alors moi, je chante pas. J’aime pas ça, j’aime mieux qu’on travaille, qu’on apprenne à lire. Chanter ! Jamais je chante, tu sais. Je mets les mains derrière le dos, comme les autres, mais je tourne la tête et je chante pas ! »

Dans une lettre datée de 1958 adressée à mon père, alors à Paris, à qui ma mère raconte cet épisode, elle écrit : « Je suis ravie : ma fille a de la personnalité. Et puis, elle sait déjà lire quatre pages de son livres. Elle commence à bien parler l’arabe, et m’a dit que, maintenant, le maître l’a mise au premier rang. »

Pourtant, c’est d’abord en français que, très petite, je me mets à lire livre après livre, à la lueur d’une lampe de poche après l’extinction des feux dans la chambre, les mots de la langue familière repoussant le moment de plonger dans le trou noir du sommeil ; puis aux premières lueurs dans le ciel, grâce auxquelles je renoue avec le fil de l’histoire abandonnée à regret la veille. Les jours où il n’y a pas école, malgré l’interdiction paternelle, je sors furtivement dans le jardin rameuter le chien, le chat, je monte sur la terrasse chercher mon lapin blanc, et tous se retrouvent ensemble sous l’édredon au tissu fleuri. C’est mon arche de Noé, même si manquent à l’appel l’escargot, le crapaud, la tortue, la souris et jusqu’aux grosses fourmis noires que je tente d’apprivoiser près de la fontaine. Béate, je m’embarque alors dans la lecture tandis que mes parents, qui dorment encore, ne se doutent de rien. (page 186, 187)

Amina Saïd

P.-S.

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Enfances tunisiennes - Elyzad

Enfances tunisiennes

Textes recueillis par Sophie Bessis et Leila Sebbar auprès de 20 femmes et hommes de mots et d’esprit...

Éditions Elyzad - 2010


Les rendez-vous avec Elyzad :

Samedi 26 février 2011 à 18h, Bruxelles

Rencontre avec Elisabeth Daldoul et Sophie Bessis (Dedans, Dehors) à l’ESPACE MAGH

rue du Poinçon 17, Bruxelles

Tel. : +32 (0)2 274 05 10


Dimanche 20 mars 2011, de 14h à 15h30, Salon du Livre de Paris

Tahar Bekri dédicacera ses ouvrages (Salam Gaza ; Le livre du souvenir) sur le stand de la Librairie du Sud (U52) Porte de Versailles, Paris 15è, m° Porte de Versailles


Mardi 22 mars 2011 à 20h30

Printemps des poètes : Tahar Bekri/Tristan Cabral au théâtre Victor Hugo-Fougères

Fougères (35)


Du 15 au 17 avril 2011

Leïla Sebbar (Moncher fils ; Fatima ou les Algériennes au square) invitée du Printemps du livre de Grenoble dont le thème 2011 est « En quête d’origines ».

Jardin de ville, Grenoble (38)

 

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