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« Enlevés en Martinique, 50 ans après, ils veulent comprendre »

Par Paul-Henri Coste du journal France Antilles Martinique (Martinique - France).

le 20 octobre 2009

Après un demi siècle de silence et d’interrogations, Germain Grégoire veut alerter sur son histoire et celle de ses frères et soeurs. Il vient de porter plainte pour l’enlèvement dont ils estiment avoir été victimes. Son récit est incroyable.

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Georgette Rodride - la mère des cinq enfants est décédée à Fort-de-France en 1990

Au fond des Pyrénées, il y a un homme, aujourd’hui retraité, qui tous les jours pense à la Martinique, à la jeunesse et à l’amour maternel qu’on lui a volés. Après des décennies de souffrance et de mystère, il veut percer l’abcès et comprendre pourquoi, avec ses frères et soeurs, il a été placé dans une famille d’accueil en métropole. Persuadé qu’il s’agit purement et simplement d’un enlèvement, il vient pour cela de porter plainte.

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Germain Grégoire (g) et son demi-frère Robert Rodride décidés à comprendre

Dans la lettre qu’il a adressée au procureur de la république de Tarbes (son lieu de résidence), Germain Grégoire exhume de sa mémoire des secondes d’incompréhension qui se sont transformées en une vie de mystère. « Durant notre sommeil, nous avons été drogués, chloroformés pour tout dire... Les trois garçons se sont tout simplement réveillés le lendemain en pleine nature dans un potager, au milieu des légumes... Devant eux se tenaient deux hommes assis chacun sur une caisse en bois, attendant que nous reprenions nos esprits. »

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Les 5 frères et soeurs Grégoire arrachés à leur mère

Cette scène remonte à 1956, alors que le plus âgé de la fratrie n’a que 10 ans. Le récit que Germain fait au procureur lors de son dépôt de plainte est aussi précis qu’incompréhensible. « Sans comprendre comment ni pourquoi nous nous retrouvâmes « plantés » dans ce champ, loin de notre famille et de notre maison. En fait, ce lieu n’était ni plus ni moins qu’une maison de redressement pour enfants en dérive ! Alors que nous étions scolarisés normalement à Fort de France et savions déjà lire et écrire pour les trois aînés, nous apprenions du jour au lendemain à cultiver sommairement un jardin, notamment à retirer les mauvaises herbes. »

« Embarqués comme du bétail »

Après ce premier déracinement surprise, arrive le second encore plus traumatisant : « Quelque temps après, nous nous sommes retrouvés dans une voiture, puis embarqués comme du bétail à bord du « Colombie » , paquebot appartenant à la compagnie Transatlantique. »

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1960 - le père Honoré Grégoire au moment d’embarquer sur le paquebot ’Colombie" à Bordeaux

Alors que les deux soeurs restent pour l’instant en Martinique, les trois frères se retrouvent au Havre où les attendent le frère et la soeur de leur père. Tous les deux semblent sous la coupe d’une inquiétante « Tante Rachel » qui n’est pas de la famille mais qui semble régner sur la destinée de la fratrie. « Tante Rachel » (...) était une propriétaire aisée (...) Elle était considérée comme chef de famille des Grégoire. Plusieurs documents attestent ce fait et la considèrent officiellement comme « propriétaire de famille et en fait son véritable chef » estime Germain Grégoire dans son courrier au ministère public, selon lui, sa véritable tante était « l’esclave » de « Tante Rachel » . Elle ne leur a jamais donné la moindre information leur permettant de découvrir leur histoire.

Qui est vraiment « Tante Rachel » ?

Au centre du mystère, Germain place cette femme autoritaire qui, avec la complicité de l’administration, aurait tout fait pour le couper de ses racines. « Partout où nous allions, orphelinat, école, association sportive, à travers divers documents administratifs, nous passions pour des pupilles de la nation alors que nos pères et mère était bel et bien vivants.(...) Nous n’avions pas d’amis et nous avions l’interdiction formelle de discuter avec quiconque et surtout avec des Antillais et encore moins ceux de la Martinique. » Impossible pour les enfants de comprendre dans quelle histoire ils sont embarqués. Plus tard, ils ont découvert des correspondances indiquant que leurs parents les recherchaient et souhaitaient les rejoindre. Des tentatives que « Tante Rachel » serait parvenue à déjouer. « Tante Rachel apprit un jour, par courrier, que notre mère la sollicitait afin d’effectuer les démarches nécessaires pour reprendre ses enfants. Prise de colère et dans un élan de panique incontrôlée, (elle) s’y opposa fermement. Immédiatement, elle interpella le Directeur Départemental de la Population des Hautes Pyrénées (...) ainsi que l’assistante sociale associée, (...). Ces derniers ont fait un courrier à la Direction de la Population de Fort-de-France en Martinique en date du 23 Septembre 1963. Cette dernière indique clairement qu’il faut éloigner la mère des enfants et s’opposer fermement à sa venue en métropole. » Pourquoi ? Officiellement, parce que la mère ne serait pas capable de s’occuper de ses enfants. Soit. Sauf que d’une seconde union, elle donne le jour à cinq autres enfants et que personne ne trouve rien à y redire. Un mystère de plus dans l’univers hanté de Germain Grégoire. Jour après jour, sa vie n’a été qu’une liste de points d’interrogations. Devenu adulte, il avait espéré réussir à vivre avec. « Je me suis marié, je travaillais, et puis je n’avais pas beaucoup d’argent et puis je n’avais plus d’espoir » , mais maintenant que l’heure de la retraite a sonné, il n’en peut plus. « On nous a enlevé toutes nos racines, tous nos biens et jamais on ne nous a donné la possibilité de revenir chez nous. Aujourd’hui, je veux comprendre. Je suis sûr que des gens savent ou qu’il y a un moyen de retrouver des éléments » .

Paul-Henri Coste

www.martinique.franceantilles.fr

 

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