Julia Kristeva est née à Sliven, en Bulgarie. Installée en France depuis 1964, elle participe depuis lors activement à la vie intellectuelle de part et d’autre de l’Atlantique. Son intérêt pour la philosophie, la psychanalyse ou la littérature lui a fait côtoyer les plus brillants esprits de la seconde partie du 20ème siècle : Lacan, Foucault, Barthes ou Derrida. En 2004, elle reçut, à Oslo, le prix Holberg, sorte de prix Nobel des Sciences humaines. Dans son discours de remerciements, Julia Kristeva déclara : « Le Prix Holberg honore à travers moi une citoyenne européenne, de nationalité française, d’origine bulgare et d’adoption américaine. Je me plais à imaginer ce choix, que je qualifierais volontiers de nomade, en harmonie avec l’esprit de Ludvig Holberg ».
A lire : Meurtre à Byzance. 2004.

- Julia Kristeva
« Le message culturel de la France et la vocation interculturelle de la francophonie »
Extraits :
Un zeste d’histoire
« La décolonisation a été suivie d’une large adhésion des élites des nouveaux États à la langue française. La Francophonie est née dans les années 1960, sur l’initiative de Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal, de Diori Hamani, président du Niger, de Habib Boughiba, président de la Tunisie, et de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, qui souhaitaient créer une communauté des pays d’expression française. La société civile a rapidement adhéré à cette dynamique avec la création de nombreuses associations. En revanche, les gouvernements français ont souhaité rester à l’écart de ce mouvement, dont les premières institutions ont été créées en 1970. Ce n’est qu’en 1986, avec le premier sommet des chefs d’État francophones organisé à Versailles, que la France s’est véritablement engagée. Depuis la révision de juillet 2008, la francophonie a trouvée une place dans la Constitution, en même temps que les langues régionales. »
Que pourrait-être un message francophone ?
« La francophonie doit être réinventée dans son concept et ses institutions. Le premier pas consisterait à ne pas la dissocier de la défense et de la promotion de la culture française dans son ensemble, porteuse d’un message de diversité, dans un esprit de développement, de coopération et de solidarité. Le terme « message » lui-même suscite des ambiguïtés analogues. Contaminée par l’homogénéisation et la banalisation en cours, une « déclinologie » néfaste est à l’oeuvre, qui pousse la pensée « politiquement correcte » à récuser la créativité des nations au sein du multiculturalisme. Ne cédons pas à ce défaitisme : assumons les potentialités innovantes de l’héritage, notamment linguistique, dans et à travers lequel se sont constituées les diversités culturelles, régionales et nationales, ainsi que le respect et la promotion par la République des libertés individuelles et collectives. Il y a matière à message dans l’action culturelle extérieure de la France et dans la francophonie. Quand des mouvances émergentes tentées par le totalitarisme et l’intégrisme menacent les démocraties ébranlées par leurs inflations néoconservatrices, il n’existe pas d’autres recours aux impasses des modèles politiques et gestionnaires périmés que de mobiliser les énergies culturelles, notre époque ayant l’avantage sur les autres de les chercher non dans une civilisation, mais dans le partage des diversités chez tous et entre tous. Il ne s’agit pas de s’aveugler sur l’« exception » ou le « messianisme » intrinsèque de « la culture française d’hier, et de la culture francophone de demain » pour apporter des « réponses » « aux questions décisives que nous pose la civilisation » (comme le croyait encore, et à juste titre, André Malraux devant la Conférence de Niamey en 1969). Mais il faut assumer aujourd’hui nos points forts, analyser nos impasses et promouvoir, en synergie avec l’Union européenne (UE), les signataires de la Convention de l’Unesco et toutes les bonnes volontés, une réelle diversité du monde à venir. » « Ainsi compris, le message culturel de la France est une incitation à défendre et soutenir les autres cultures dans le même esprit de valorisation, dignité, créativité et partage réciproque. C’est une philosophie universelle des expériences culturelles qui est à bâtir à partir de nos ambitions, pour encourager les autres pays à assumer et à faire fructifier leurs spécificités. »
Quid de la question européenne ?
« La diversité linguistique européenne est en train de créer des individus kaléidoscopiques capables de défier et le bilinguisme du globish (global English) imposé par la mondialisation, et cette bonne vieille francophonie qui peine à sortir de son rêve versaillais, pour en faire l’onde porteuse de la tradition et de l’innovation dans le métissage. Un sujet polyphonique émerge, citoyen polyglotte d’une Europe plurinationale. Le futur Européen sera un sujet singulier au psychisme intrinsèquement pluriel, parce que trilingue, quadrilingue, multilingue. Utopie ? Ou unique antidote aux nouvelles versions de la banalisation et du totalitarisme ? L’étranger se distingue de celui qui ne l’est pas en ce qu’il parle une autre langue : c’est désormais le cas de tout Européen passant d’un pays d’Europe à l’autre, parlant la langue de son pays avec celle(s) des autres. Nous ne pouvons plus échapper à la condition d’étrangers qui s’ajoute à notre identité originaire, et devient la doublure de notre existence. »
Une interrogation plane au dessus de la francophonie
« Et l’on constate un phénomène paradoxal : les plus fervents adeptes du « génie français » et de la « francophonie » ne se dénombrent-ils pas parmi les fondateurs de la francophonie, nés dans l’empire colonial et dont le français ne fut pas la langue maternelle ? ou chez des écrivains et intellectuels qui ont adopté le français comme une nouvelle « langue d’adoption » ? ou parmi les étudiants, les « apprenants le français », dans les Alliances françaises hors de l’Hexagone ? »
Pour en savoir plus :
Sur le site personnel de Julia Kristeva : ... sa vision sur le message culturel de la France et la vocation interculturelle de la francophonie : http://www.kristeva.fr/rapport_cese.html
... son rapport à son pays natal, la Bulgarie, vue au travers du prisme de sa francophonie et de sa vie en France : http://www.kristeva.fr/bulgarie.html
Le site du Conseil économique et social : http://www.conseil-economique-et-so...
le rapport intégral de Julia Kristeva : http://www.conseil-economique-et-so...
en savoir plus sur le prix Holberg : http://www.holbergprisen.no/



